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samedi 31 janvier 2009

« Tes Racines, c’est où tu vis » (interview du groupe Dupain)

Pour évoquer la dimension régionale des métissages musicaux, le groupe marseillais Dupain est une bonne illustration. Ci-dessous, un entretien que j'avais réalisé à la sortie de leur premier album.

Un tambourin, une vielle à roue, des boucles électroniques, des textes d'ouvriers du XIXème siècle et un chant occitan envoûtant : la recette de ces jeunes marseillais.


À la différence du mouvement folk des années 70 qui renvoyait à une image rurale, votre discours est urbain, ouvrier ?
Sam Karpiénia : Ils cherchaient le blues rural dans les campagnes. Nous, on n’a jamais brandi de drapeau, on n’a pas un discours militant occitan, notre discours est social. Nos textes parlent de l'usine, de la condition ouvrière, des dominés. Je viens moi-même d’un milieu ouvrier, j’ai travaillé à l'usine, j’ai grandi dans une cité ouvrière. 

Pour le symbole, aimeriez-vous jouer dans des usines désaffectées comme c’était le cas avec l’Usine éphèmère de la scène rock alternative ? 
S.K. : On a joué dans un lieu où sont les anciens Bérurier Noir, sur la frontière italienne. Ils ont récupéré une gare et ils y font des concerts, de la peinture, ils crachent du feu… Ambiance à fond alternatif. J’ai eu l’impression d’être à un concert des Bérus sauf que c’était nous qui jouions. 

Comment s'est fait votre apprentissage musical ?
S.K. : On s’est fait tout seul. On a écouté du hard, du funk, du reggae. Les musiques populaires, c’est arrivé plus tard. T'as vu un mec jouer du djembé alors tu vas écouter Youssou N’Dour. Et puis, tu commences à te poser la question de ce qu'est le folklore. On a aussi fait le détour par la musique contemporaine, électro-acoustique, Stockhausen, Steve Reich, Boulez… Mais on s’est dit : c’est bien beau tout ça mais c’est élitiste et c’est gênant parce que, quand tu fais de la musique, tu as une fonction sociale : donner, faire du bien aux autres. C’est aussi simple que ça. Tu vas faire quelque chose de rythmé où les gens vont sentir la musique, danser, taper du pied… Avec Dupain, il y a une recherche mais l'inspiration vient des musiques traditionnelles présentes à Marseille. 

Vous revendiquez le côté « musique de transe » ?
Sam de Agostini : C’est les gens qui nous l’ont dit. Ils ont senti ça sur scène : y’a pas beaucoup de breaks, la vielle fait un bourdon, une façon de chanter, on joue avec des machines…
S.K. : La boucle c’est toujours la même et c’est ça qui doit provoquer la transe. C’est minimaliste, comme les boucles des musiques répétitives… 
P.L. Bertolino : Ou des musiques traditionnelles, deux accords en boucle…

Vous utilisez l’électronique, êtes-vous plus proches du mouvement techno ou hip-hop ?
S.K. : Je me sens plus proche des rappeurs que du courant électronique. J’aime qu’une musique dise des choses, qu’il y ait du sens…

Vous sentez-vous proches de certains mouvements sociaux et associatifs ?
S.K. : Oui, on milite en tant que citoyens, comme l’épicier du coin qui a envie de faire bouger son quartier. On va volontiers jouer pour des manifs, dans des squatts, des sardinades, des repas de quartiers. Parce que la convivialité à l’échelle locale, c’est la base de tout. Le local et l’universel sont liés. On va jouer avec la Confédération Paysanne et on en est trop fiers. Ils défendent leur vie de tous les jours et se rendent compte que pour semer et cultiver leurs tomates, ils sont en rapport direct avec des multinationales. Là, comme j'ai envie d'écrire plus, je suis en train de lire le dernier José Bové.

Est-ce plus difficile d'écrire en occitan qu'en français ?
S.K. : Oui parce que c’est pas ma langue maternelle. Mais il y a une esthétique de l’occitan, un accent. Moi, j’ai un accent donc une musique de la langue. Après, on n’a pas de revendications, c’est juste un constat historique. La langue d’Oil a conquis le sud et la langue d'Oc, celle des troubadours, appréciée dans toutes les Cours d’Europe, a été considérée comme du patois. Et ce qui est patois, est minorisé, traité d'arriériste. Donc, dès que tu parles du Progrès, tu vas mettre la langue française, la philosophie des Lumières, une symbolique que tu retrouves aujourd’hui quand on parle de libéralisme. On nous dit : c’est l’avenir. Mais tout le monde a envie d’être positif, d’aller de l’avant. Nous aussi on va de l’avant mais pas avec les mêmes concepts. 
P.L.B. : Je crois que musicalement, c’est notre langue maternelle. Pour ça, c’est plus facile de se la réapproprier par le chant.

L'occitan, n’est-ce pas aussi affirmer le droit du sol plutôt que le droit du sang puisque tu as des origines du nord de la France et polonaises ?
S.K. : Tes racines, c’est où tu vis. Tous les gens qui viennent à Marseille ont leur mot à dire. Il faut que les immigrés votent, c’est ici qu’ils travaillent, vivent et paient leurs impôts.
P.L.B. : La culture d’un lieu est faite par les gens qui y vivent et se transforme tout le temps. L'important, c’est pas d’où tu viens ou le sang, c’est aujourd’hui.
S.K. : La vraie culture marseillaise, c’est des petits trucs mais qui existent vraiment : l’accent, la façon de parler le français, d'appeler son collègue, de prendre l’apéro, de rigoler.. C’est accessible à tous les gens qui se sentent bien ici. 

Olivier Cathus
Cultures en Mouvement n°30 (9/2000)