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lundi 2 février 2009

Hector Zazou rejoint les mers froides

Ludovic Perrin, Libération
Disparition. Le musicien touche-à-tout, producteur de dizaines de projets world-new age, est mort à 60 ans.
mercredi 10 septembre 2008

Hector Zazou est mort lundi. Dans un mois sortira son dernier projet, In the House of Mirrors, enregistré à Bombay avec des Indiens. Un album minimaliste dans la lignée de ce qu’a pu produire ce musicien activiste en quarante ans.

Situationniste. 
Né le 11 juillet 1948 à Sidi Bel Abbès (Algérie) sous le nom de Pierre Job, Hector Zazou avait amené la radicalité expérimentale sur le terrain populaire, comme la marge tient les pages. Révélé au sein du collectif Barricade en 1969 à Marseille, ce bassiste nourri à Captain Beefheart et Raymond Roussel ambitionne de capter en musique l’esprit situationniste d’époque par une série d’emprunts, de détournements et de foutages de gueule. Mot d’ordre : ne pas sortir de disque avant 2000.
La promesse a été tenue puisqu’ont finalement paru les chutes de Barricade, collectif scindé en deux fragments, Crève vite charogne d’un côté, Roquet et ses Lévriers Basanés de l’autre, avec Hector Zazou et Joseph Racaille. Ensemble, rodés à la manche (Chaussettes noires et Danny Logan au répertoire), ils enregistreront deux albums sous le nom de ZNR, Barricade III et Traité de mécanique populaire. En 1979, Racaille quitte l’appartement communautaire. Et Zazou le suit un an plus tard à Paris. Mais de son côté. «C’était un formidable compositeur et catalyseur, mais qui pouvait avoir un côté chef», se souvient Joseph Racaille, devenu un arrangeur couru (Bashung, Thomas Fersen, Dick Annegarn).
Un trait de caractère qui revient quand on évoque Hector Zazou : organisateur capable de donner sa chance au débutant (Renaud Gabriel Pion, clarinettiste) et de s’entourer de figures arty du moment (David Sylvian, Lisa Germano). Comme ses mouvements disparates, c’était un «personnage difficile à cerner, sachant se faire silencieux et parfois sentencieux, maître d’école. Mais derrière ce caractère fort, il y avait une vraie exigence de projets libérés des visées charts», se rappelle Dominique Dalcan, invité sur le projet Sahara Blue (1992).

Contre-emploi. 
Hector Zazou vient alors d’accéder à la reconnaissance avec Les Nouvelles Polyphonies corses, Victoire de la musique 1992. Ce projet mêlant le piano de Sakamoto aux voix de l’île de Beauté résume l’axe Zazou: «L’idée était de prendre des gens et, comme si leurs racines ne suffisaient pas, de les réinventer en croisant continents et cultures.» Cela se fait chez cet admirateur de Brian Eno, Steve Reich et John Cage, au travers de castings à contre-emploi. Depardieu et John Cale, Khaled et Richard Bohringer, Siouxsie et Björk se retrouvent sur des albums prolongeant le rêve de «musiques nouvelles» que Zazou avait depuis ses premières expériences électroniques au sein de Barricade et ZNR : conjuguer piano à queue et séquenceur, ambient et sons du Maghreb, voix polaires et rythmes africains. Ou l’inverse : synthépop Soft Cell et griot (Zazou-Bikaye). «Les idées lui venaient parfois en studio, poursuit Dalcan. C’était un tchatcheur, capable de vendre un projet sur un pitch. Il embarquait les gens dans sa finalité à lui. Certains en ont bavé, mais c’était formateur. Il ouvrait la tête et l’esprit.»

Jeanne d’Arc. 
Chansons des mers froides clôt en 1995 la trilogie des grands travaux Zazou. Le musicien n’en continue pas moins de varier les genres : album acoustique avec Jane Birkin et Lisa Germano (suivi de son jumeau électronique), relecture des chants sacrés du XIIe siècle en Irlande avec un trio de chanteuses soutenues par le Galicien Carlos Nuñez, Mark Isham et Peter Gabriel, compos pour le Balanescu Quartet, musique sur la Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer, pour finir sur un projet avec le peintre Bernard Cailleau, Quadri+Chromi, en 2006. Tout un éventail qui reflétait la multiplicité inquiète revendiquée par un musicien trop curieux pour s’inscrire dans une ligne.

Les thèmes traditionnels, de l'adaptation au plagiat

Véronique Mortaigne, Le Monde
Samedi 19 avril 2003

Le lion est mort ce soir avait un propriétaire sud-africain, mais la chanson est très certainement née d'un thème traditionnel zoulou, au même titre que Pata Pata ou Malayisha, deux tubes planétaires pourtant crédités au nom de Ragovoy et de l'interprète-adaptatrice Myriam Makeba.

Les frontières entre l'ancien et le moderne sont souvent ténues : ainsi Cheikha Rimitti, la mère du raï algérien, ne décolère-t-elle pas contre les chebs qui se sont largement inspirés de ses thèmes - eux-mêmes puisés dans la tradition rurale de l'Oranais. Khaled, mais aussi la Béninoise Angélique Kidjo, par exemple, ont été mis en cause, parfois injustement, pour avoir plagié de moins illustres. Les procès et polémiques se sont souvent soldés par une histoire de plagié plagiaire.

A qui appartient la tradition ? Les musiques et chansons tombent dans le domaine public soixante-dix ans après la mort des auteurs-compositeurs, toujours mentionnés, même si aucun droit n'est généré. L'histoire des musiques populaires regorge de génies du blues, de la samba, de la rumba, de la soul ou de la trova, morts dans la misère noire, bien que chantés partout. Elle regorge aussi de finachos cueillant les chants dans le patrimoine comme fruits sur arbres. Mais elle se nourrit de l'inspiration argumentée de musiciens tels que l'auteur du Lion.

Ainsi les Rolling Stones ont-ils lorgné sur Willie Dixon, crédité tardivement, ou Bob Dylan sur Charley Patton, pour Time out of Mind. Parfois la bonne foi n'est pas reconnue : la justice n'a pas cru l'auteur de My Sweet Lord, George Harrison, se défendant du plagiat de He's so Fine de Ronald Mack interprété par Les Chiffons, pas plus que Led Zeppelin qui avait signé Whole Lotta Love en 1969, une copie conforme de You Need Love, de Willie Dixon.

LA NOTION DE CRÉATION

La situation n'a fait qu'empirer avec l'apparition de l'échantillonnage par ordinateur. "Dans un monde parfait, la tradition ne devrait être qu'une source d'inspiration", affirmait récemment Daniel Lanois (Le Monde du 18 avril). Pour le musicien et producteur d'origine québécoise, citer ses sources est une nécessité - y compris pour Moby quand il sample le patrimoine américain. Mais où commence la création ?

Entre la mémoire induite et le plagiat, il existe une troisième voie : l'arrangement et l'adaptation. Les sociétés de droits d'auteur ont tendance à bouder l'œuvre du domaine public - son identification est ardue, et elle ne rapporte rien. "Tout dépôt est fait sous responsabilité du créateur, rappelle Christian Binoche, chef du service du répertoire de la Sacem. La Sacem contrôle, au titre du service rendu au sociétaire, s'il s'agit d'une réminiscence -terme généralement employé pour signifier pudiquement un plagiat-, si l'œuvre est originale ou si elle appartient au domaine public." Qui, de l'Afrique du Sud à l'Inde, est trop vaste pour être honnête.

Lorsqu'une œuvre musicale appartient au domaine public, l'article 69 du règlement général de la Sacem stipule qu'au lieu de percevoir l'intégralité des droits d'auteur - comme le font les compositeurs - le "recréateur" percevra une somme équivalente à seulement 1/12 des droits pour le disque et 11/12 pour l'exécution publique. Les règles changent encore avec l'apparition des paroles nouvellement écrites (l'auteur passe à 3/12).

L'opération peut s'avérer fructueuse - les accordéonistes Maurice Larchange et Michel Pruvot ont ainsi accédé au statut d'arrangeurs-adaptateurs en rajoutant un couplet à la Marche des gladiateurs (jouée en ouverture des spectacles de cirque) - ou délicate : en 1998, Alan Stivell avait fustigé Manau qui avait utilisé pour un rap, La Tribu de Dana, son arrangement de Tri Martolod, conçu en 1972 sur un thème du folklore breton. Les Pygmées centrafricains, échantillonnés par Deep Forest en 1993 pour Sweet Lullaby, n'ont rien gagné. L'ethnomusicologue Shima Aaron qui l'avait collecté en avait autorisé l'utilisation, en pensant davantage à la richesse méconnue des polyphonies pygmées qu'à la fortune à venir de Deep Forest.

Philippe Krüm, directeur du label Cinq Planètes et du mensuel gratuit Mondomix Papier, constate que le répertoire "est pillé. Il y a des tas de gens qui cherchent dans les catalogues patrimoniaux de belles mélodies auxquelles ils ne feront jamais référence - partout, de la Corrèze au Zambèze". Il rappelle qu'il avait créé en 1992 avec Jean Rochard (label Nato) un logo - une tortue, symbole du monde chez les Navaros - indiquant le degré d'inspiration dans la tradition "de 2 % à 50 % et l'engagement des auteurs à rétrocéder une partie des droits à la région, à la communauté. Ça n'a jamais marché". La tentation est sans doute trop forte.

Véronique Mortaigne

dimanche 1 février 2009

La Varinette, "le roi des instruments"

Inventée par l'Abbé Varin, la "varinette" est un mirliton plutôt perfectionné car, comme le dit la réclame, "en vocalisant doucement dans la Varinette sans effort ni fatigue, chacun, selon son registre vocal, produit des sons mélodieux qui rappellent ceux du violon, du violoncelle ou de la contrebasse."

Démonstration de Varinette par "Mamie Pop"

Nous avons évoqué la Varinette. Voici de quoi vous faire une idée plus précise des "miracles" qu'elle pouvait accomplir, grâce à ce reportage proto-grolandais (en fait, un extrait du Petit Rapporteur). C'est une dame surnommée "Mamie Pop" qui se livre ici à une brillante démonstration de Varinette, tout en regrettant que la varinette "hélas, on n'en fait plus"... Je crois sincèrement que désormais vous comprendrez mieux pourquoi la réclame la présente comme "le roi des instruments".

Le Mystère (et la confusion) des Voix Bulgares

LE MYSTERE DES VOIX BULGARES
Bulgarie
Musique du Monde
1975

Derrière ce nom poétique se cache le coup de cœur pour les chants polyphoniques bulgares de Marcel Cellier, un ethnomusicologue suisse. Les enregistrements qu'il réalise, à partir de 1975, connaissent un succès international qui dure depuis lors, au gré de nombreuses rééditions. 
S'il y a mystère, il y a aussi confusion, car il ne s'agit pas d'un groupe à proprement parler. Cellier travaille avec plusieurs formations liées au chœur féminin de la Radio-Télévision Bulgare, fondé en 1951 par Philip Koutev : Ensemble Trakia, Ensemble Pirrin... 
Si les traditions bulgares (aux lointaines influences thraces et byzantines) furent longtemps préservées de l'extérieur, elles ont subi une influence interne. Dans les années 50, le régime socialiste crée des ensembles folkloriques dirigés par les meilleurs compositeurs nationaux qui, tout en préservant le timbre et les rythmes si particuliers de ces voix, synthétisent divers folklores et enrichissent leurs harmonies. 
Les chanteuses du Mystère des Voix Bulgares collaborent avec de nombreux artistes internationaux : Ray Lema pour l'Ens. Pirrin, Goran Bregovic sur les B.O. de Arizona Dream ou Underground, pour l'Ens. Koutev (1995), etc.
Un Grammy Award de "Best Traditional Folk Recording" est attribué en 1990 au vol. II du Mystère des Voix Bulgares.

O.C.
Guide Totem des Musiques du Monde (Larousse)


The Best of Le Mystère des Voix Bulgares (2000), Universal
Le Mystere Des Voix Bulgares - Volume IV (1998), Philips Classics/Universal 
Ritual (1994), Elektra-Nonesuch/Warner
Le Mystere Des Voix Bulgares - Volume III (1989), Disques Cellier/Philips
Le Mystere Des Voix Bulgares - Volume II (1988), Disques Cellier/Philips
Le Mystere Des Voix Bulgares - Volume I (1975), Disques Cellier/Philips

Les musiques traditionnelles des régions de France à l’heure de la world music

par Jean-François Dutertre

CHRONIQUES PARUES DANS PLANÈTE MUSIQUES
ENTRE DEUX MONDES

A lire la presse ou bien à compulser les bacs des disquaires, il semblerait que les musiques traditionnelles des régions de France se limitent essentiellement à la Bretagne ou à la Corse. Entre les deux règne un état semi-désertique d’où émergent parfois le Pays basque ou l’Auvergne... La réalité est tout autre : elle est foisonnante de richesses et de diversité mais elle demeure en grande partie occultée.

Retours et émergences
J’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de décrire en détail les pratiques actuelles des différentes traditions des régions de France (voir Les Nouvelles musiques traditionnelles, Paris, Chroniques de l’Afaa, 1997, en collaboration avec Philippe Krümm). Je me limiterai donc, dans ces pages, aux évolutions intervenues depuis 1997, aux faits marquants et aux traits dominants. La vogue des musiques du monde qui a saisi la France depuis plusieurs années semble avoir eu pour effet, entre autres, d’accentuer la fracture entre quelques musiques mises en exergue et chevauchant allègrement la mode — essentiellement la musique bretonne et la chanson traditionnelle corse — et le reste des traditions de l’hexagone qui souffrent d’une manque endémique d’exposition.
Le grand retour de la voix dans l’ensemble des traditions des régions marque la fin des années 90. L’effort de nombreux artistes s’est longtemps porté sur le renouveau des traditions instrumentales, étayé par le résultat des enquêtes menées durant les vingt années précédentes et consolidé par une pratique amateur en pleine ébullition. Vielle et cornemuses du Centre, boha de Gascogne, veuze du sud Bretagne et du bas Poitou, violon d’Auvergne et de Corrèze, cornemuse et hautbois du haut et du bas Languedoc, épinette des Vosges et jusqu’au galoubet-tambourin de Provence et au couple biniou-bombarde de Bretagne : aucun instrument n’a échappé à cette effervescence. Elle continue et les récents développements, par exemple, des pratiques de chabrette en Limousin et de violon dans le Dauphiné sont là pour en témoigner. Mais la place de plus en plus importante que prend le chant dans les productions musicales des différentes régions frappe l’observateur. Le phénomène touche aussi bien des artistes connus avant tout pour leur talent d’instrumentiste que des groupes jusque là essentiellement porteur du renouveau de pratiques instrumentales. La ferveur pour les chants de marins, y compris de la marine de Loire, participe de ce mouvement.
En partie méconnue mais omniprésente sur le terrain, la pratique des danses traditionnelles ne cesse de progresser. Elle a connu un léger reflux à la fin des années 80 mais aujourd’hui, elle s’épanouit partout en France. Les festou noz en Bretagne drainent des milliers de danseurs et occupent des centaines de musiciens — chanteurs, couples de sonneurs et groupes. Le fest noz est d’ailleurs l’activité première des musiciens professionnels. Mais ce phénomène, aujourd’hui bien connu et souvent décrit par les médias, n’est pas unique en France. Ailleurs, il n’est pas de région où il n’y ait quelque part le samedi plusieurs bals — la plupart du temps sous l’appellation de " bal folk " — animés en majorité par des groupes amateurs locaux auxquels se joignent parfois des groupes professionnels spécialisés. On y vient pour le pur plaisir de la danse. On y pratique les répertoires que l’on a appris au sein de la multitude de stages et d’ateliers organisés tout au long de l’année. Des festivals et des rencontres s’y consacrent en partie ou en totalité comme les Rencontres de la danse à Toulouse ou le Grand Bal de l’Europe à Gennetines. Par contre, la pratique professionnelle et de spectacle demeure rare. Le Poitou a connu, par exemple, quelques expériences avec Les Pibolous. Depuis quelque temps, la situation semble évoluer. Des productions nouvelles qui mêlent musique, chant et danse apparaissent maintenant régulièrement. Des chorégraphes commencent à s’intéresser à ce nouveau champ de création. C’est le cas en Bretagne, au Pays basque et plus récemment en Béarn avec la création du spectacle Quate e choès. Conçu par Joan-Francés Tisnèr et le chorégraphe Yves Bernet et sous-titré " concèrt de dança ", il propose une " chorégraphie pour danseurs, joueurs de quilles et chanteurs ".
Face à la puissance de la musique bretonne englobée dans la vague celtique, un arc méditerranéen est en train de se forger. Il se constitue autour de ce nouveau concept artistique dénommé " musiques méditerranéennes ". Le concept s’insère dans une aire géographique de circulation culturelle intense, chargée d’histoire et riche de symboles. D’une rive à l’autre de la mer intérieure, on redécouvre les écheveaux d’influences et d’échanges qui marquent toutes les cultures riveraines. Et cette résurgence s’illustre par des projets mêlant les traditions et les répertoires. Les musiques des régions de France bordant la Méditerranée s’inscrivent dans ce mouvement. Ainsi Miqueù Montanaro peut-il bâtir son projet de Ballade pour une mer qui chante ou le groupe Ulysse — où se retrouvent Eric Montbel, Jean-Pierre Laffitte, Mohamed Madhi et Carlo Rizzo — suivre les courants d’une Méditerranée à mi-chemin entre rêves et traditions. L’ouest et le sud se portent bien, mais ils ne sont pas les seuls si l’on en croît les chiffres de la production discographique. Outre leur sujet immédiat, ces données permettent de mesurer précisément l’état de la production artistique et les obstacles qu’elle rencontre.

Quelques chiffres
Si l’on en croit une étude récente, les musiques traditionnelles de France représentent 19 % de la discographie disponible en musiques du monde d’Europe, lesquelles forment 32 % de l’ensemble disponible en musiques du monde et world music. Lorsque l’on regarde dans le détail la discographie consacrée à la France, on s’aperçoit, certes, que la Bretagne constitue, à elle-seule, 46 % de cette discographie et la Corse 13 %, mais que cette dernière est précédée par l’Alsace (16 %), et l’ensemble Occitanie-Provence (14 %). Ainsi, la vitalité de ces musiques apparaît au grand jour.
Le goût profond du public ne contredit pas cette offre discographique importante puisque selon le sondage réalisé en janvier 1999 par la Sofrès pour le compte de la Sacem, les musiques traditionnelles des régions de France représentaient 4 % des musiques préférées par les personnes interrogées, soit le même score que le jazz. Ce chiffre est à mettre en regard des 7 % du score total de l’ensemble des musiques du monde qui, hormis ces 4 %, se départageaient entre 2 % pour les musiques sud-américaines et 1 % pour le reste du monde. Ce résultat étonnant est confirmé par la réponse à une autre partie du sondage où à la question : " Parmi les types de musiques suivants, lesquels aimeriez-vous entendre plus fréquemment à la radio ? " 27 % des personnes interrogées portaient leur préférence pour les musiques traditionnelles françaises, soit au deuxième rang derrière les variétés françaises et francophones (62 %), devançant la musique classique (25 %) et les autres musiques du monde (19 %).
Cette dernière réponse apporte peut-être une clef essentielle en mettant indirectement l’accent sur le phénomène d’occultation dont souffrent une grande partie de ces musiques. Le constat porte sur les médias, mais il vaut aussi pour la diffusion du spectacle vivant. Ainsi, la vogue actuelle des musiques du monde dans la programmation des salles de spectacles et des centres culturels ne profite guère aux musiques des régions de France, à l’exception des cas de la musique bretonne et de la chanson corse précédemment cités.

La déferlante celtique
Engagé dès les années 40, le renouveau de la musique bretonne s’appuie sur une histoire déjà longue. Ainsi, la Bodadeg Ar Sonerion (BAS), à l’origine de la création des bagadoù, récolte les fruits de près d’un demi-siècle de travail. Elle peut aligner aujourd’hui près de 5 000 sonneurs répartis dans une centaine de bagadoù et bagadigoù. Le phénomène du bagad a dépassé les frontières de la région et certains ensembles collaborent avec des musiciens venus d’horizons parfois lointains. Cette pratique de masse a contribué à populariser le jeu de la bombarde et de la cornemuse. Presque à la même époque, Loeiz Ropars s’attachant à relancer autour de Poullaouen un art vocal responsorial propre à la haute Cornouaille intérieure qu’il désigne, avec d’autres, du nom de kan ha diskan, organise en 1955 le premier fest noz selon le sens où on l’entend aujourd’hui. Le succès est immédiat, il ira grandissant. Très vite, il essaime au-delà de son terroir d’origine et gagne toute la Bretagne et la diaspora aux quatre coins de la France.
Au chanteurs de l’origine, se joignent très vite des couples de sonneurs de biniou et bombarde. A la fin des années 60, le phénomène est rejoint par le " mouvement folk ". Auparavant, Alan Stivell s’était fait connaître avec sa harpe celtique reconstituée par son père. Des chanteurs traditionnels comme Lomig Donniou et Emmanuel Kerjean, les frères Morvan et surtout les soeurs Goadeg sortent de l’ombre et se retrouvent propulsés sur les scènes des grands festivals. Des groupes se forment sur le modèle des folk groups américains, anglais ou irlandais. Il n’était guère de sonneurs sans un tin-whistle au fond de sa musette pour jouer à l’occasion quelque jig ou reel irlandais ou bien quelques autres qui ne se soient frottés au bagpipe écossais. Stivell mêlait au cours d’un même récital, chansons bretonnes — Tri Martolod, déjà —, ballades écossaises ou suites irlandaises. En d’autres termes, la notion de " musique celtique " faisait son apparition médiatique.
La diffusion considérable de la musique irlandaise, l’insertion de la Saint Patrick dans le calendrier festif français, l’aura de groupes comme les Chieftains, la consécration du Festival interceltique de Lorient et l’énorme succès de l’Héritage des Celtes de Dan ar Braz ont contribué à l’essor irrésistible des " musiques celtiques ". Tri Yann et Stivell, après plus de trente ans de carrière, renouent avec le devant de la scène alors que des groupes de rock ou de rap investissent le genre. Ces pionniers, les groupes de festou noz et les chanteurs de gwerziou naviguent maintenant de conserve sur la déferlante celtique avec Matmatah, Armens et Manau.
Au milieu de ces embruns, des formes originales se développent. Les musiques bretonnes sont le lieu privilégié d’alliances inédites et de recherches innovantes. Les liens tissés avec le monde du jazz sont significatifs de ce mouvement. Erik Marchand, après l’expérience en trio avec Thierry Robin et Hameed Khan, s’est associé avec Paolo Fresu et Jacques Pellen pour une démarche jazzifiante et avec le Taraf de Caransebes pour un mélange roumano-breton. Ces derniers temps auront aussi vu la percée du couple formée par la chanteuse Annie Ebrel, au style vocal d’une sublime pureté, et le contrebassiste de jazz Ricardo del Fra. Enfin, la voix bretonne par excellence, Yann-Fañch Kemener, n’a pas hésité à tenter l’aventure avec le pianiste Didier Squiban. Dans une autre direction, Denez Prigent a délaissé les chemins de l’a-capella pour l’expérience techno.
Les répertoires du Pays gallo connaissent aussi un regain considérable qui se portent en grande partie sur la chanson. Ainsi Roland Brou continue ses recherches sur la région nantaise et la presqu’île guérandaise tout en s’adonnant à un style plus rock avec les 4 Jeans. La publication par Le Chasse-Marée d’un double album consacré au ballades et complaintes de haute Bretagne permet de mesurer l’ampleur et la vivacité de la tradition populaire dans cette région. En compagnie de personnalités comme Albert Poulain, des chanteurs émergent tels Mathieu Hamon, magnifique voix du Pays gallo, ou Charles Quimbert. Outre les alliances entre genres musicaux, les métissages se font aussi entre traditions différentes. Les alliances sont proches comme dans l’Occidentale de fanfare qui rassemble dans un même ensemble un bagad breton et une ripataoulère gasconne ou plus lointaines comme pour Carré Manchot rencontrant le groupe guadeloupéen Aki Yo. On peut, dans le même ordre citer le Bagad Men Ha Tan s’associant avec Doudou N’Diaye Rose, voire même le groupe Mugar et son métissage irlando-bretonno-berbère.

Musiques des suds
En vis à vis du monde celtique, une entité musicale sudiste se détache nettement aujourd’hui. L’arc méditerranéen que je décrivais précédemment s’y rattache mais cette entité ne s’y limite pas. Bien entendu, la Corse figure au premier chef, dans cette aire musicale. Il est loin le temps où seuls quelques éditeurs indépendants comme Ricordu proposaient au public les splendeurs des polyphonies corses. Aujourd’hui la paghella s’entend à la radio et les majors ont inscrit les traditions corses à leur catalogue. Voce di Corsica ou A Filetta continuent, entre autres, a représenté le genre mais on assiste maintenant à l’apparition d’une palette plus large de production musicale alors qu’ I Muvrini rassemble des foules considérables. La place des femmes dans la chanson corse s’accentue avec la naissance de Soledonna, groupe issu des Nouvelles polyphonies corses, ou la présence de l’ensemble Anghjula Dea, de Jackie Micaelli et de Mighela Cesari. Enfin l’un des chanteurs de Voce di Corsica, Benedettu Sarrochi et son groupe renoue avec les traditions de violon et de cetera et, par la même occasion, avec l’accompagnement instrumental de la chanson corse. Sur place, des associations comme Tutti in piazza ! ou E voce di u cumume continuent à se dépenser qui, pour les traditions de danse et de violon, qui pour les traditions vocales.
Un axe Marseille-Nice est le cadre d’un intense bouillonnement musical. Le raggamuffin nissard de Nux Vomica, les " polyphonies marseillaises " de Gacha Empega évoluent dans une mouvance où se rejoignent avec Massilia Sound System toutes les formes de poésie populaire urbaine. Michel Bianco et le Corou de Berra poursuivent l’exploration harmonique du répertoire des Alpes méridionales alors que Patrick Vaillant mène à la fois sa carrière de mandoliniste, notamment au sein du Mélonius Quartet et revisite les traditions alpines avec Arco Alpino. Les répertoires de violon du Dauphiné, révélées dans les années 70 par des collectes comme celles de Patrick Mazellier, ont retrouvé la faveur du public et des musiciens avec un groupe comme Drailles. La pratique du galoubet-tambourin, emblématique de la Provence, demeure vivace et connaît même des aventures insolites avec les expériences multiples de Miqueù Montanaro. Jean-Marie Carlotti ou René Sette, quant à eux, explorent les répertoires vocaux de cette région. Le Languedoc-Roussillon est aussi une région des plus vivantes et continue de s’illustrer avec Une Anche passe qui réalise une synthèse harmonieuse entre musiques populaires du Languedoc et jazz. Banda Sagana et bien d’autres perpétuent les traditions de musiques de rue propres à cette région.
Le sud-ouest et les musiques occitanes ne sont pas en reste. Les traditions vocales et instrumentales — notamment le jeu de la cornemuse landaise, la boha — demeurent étroitement imbriqués et font l’objet des recherches sonores les plus poussés. Ténarèze dont les arrangements ciselés — sur du répertoire essentiellement gascon — enchevêtrent vielle à roue électro-acoustique, clarinette, boha, flûtes et violon s’élève aujourd’hui au rang de groupe-phare des musiques " d’en France ". Le trio Cap-nègre accueille le chanteur Pierre Boissière, grand spécialiste du répertoire occitan, et le Duo Bertrand-Jurie souligne l’équilibre de l’accord entre voix et flûte-tambourin. Le virtuose du fifre et de la flûte, Christian Vieussens, revisite avec sa compagnie les ripataoulères de Gascogne et les colore d’une teinte de jazz des mieux venue. Les traditions vocales et polyphoniques des Pyrénées, s’épanouissent en Béarn et au Pays basque. Le dernier disque du chœur basque Oldarra a connu un énorme succès. et s’est même classé dans le Top album hebdomadaire en 97.

Terres du Centre
Les musiques du Centre — Berry, Bourbonnais, Nivernais et Morvan, Auvergne, Limousin — jouissent d’une faveur toute particulière dans le public attaché aux traditions des régions. Des festivals comme Saint-Chartier ont contribué à les faire connaître à travers toute l’Europe. Elles arrivent aujourd’hui à un état de maturité exceptionnel. Emmenées par le Trio Patrick Bouffard et La Chavanée, la musique du Bourbonnais joue un rôle de locomotive et aspirent derrière elle une cohorte de passionnés de la vielle et de la cornemuse. Le dernier disque de La Chavannée réalise un équilibre parfait entre voix, bourdons, tension des jeux de la vielle et de la cornemuse, moelleux de la clarinette et de l’accordéon. Frédéric Paris et Gilles Chabenat avait d’ailleurs montré toute la richesse de l’alliance vielle-clarinette.
Jean Blanchard et Robert Amyot ont en partie délaissé leurs cornemuses pour reprendre le répertoire de la chanson traditionnelle francophone au sein du spectacle Fleur de Terre. Eric Montbel, autre grande figure de la cornemuse, s’est lui-aussi laissé tenter par une programme autour des chansons traditionnelles francophones et occitanophones à thème religieux. baptisé Le Jardin de l’ange, et qu’il a poursuivi avec la chanteuse Sylvie Berger, Renat Jurie et Guy Bertrand. Evelyne Girardon, toujours aussi magistrale, et Roulez Fillettes imbriquent chansons traditionnelles et chansons modernes dans un programme audacieux. Mais la surprise est venue du Duo Panis-Soulette avec l’album La Petite Laurencine, consacré aux chansons du Berry et du Nivernais. Solange Panis, que l’on connaissait déjà par son passage dans Roulez Fillettes, s’y révèle comme l’une des grandes voix féminines actuelles. Sa voix au timbre splendide, chargée d’une émotion contenue s’entrelace dans les motifs répétitifs de la clarinette de Willy Soulette ou se repose sur le grain des bourdons de cornemuse. Il y a là une voie à poursuivre — à creuser — qui rapproche cette expérience de celle tentée par Annie Ebrel et Ricardo del Fra.
Moins connue que la cabrette auvergnate, la chabrette sort peu à peu de l’ombre grâce à l’obstination d’Eric Montbel et d’Olivier Durif. Le disque Chabretaires à Ligoure a révélé l’existence d’une école de chabrette qui s’étend au-delà de son berceau d’origine et possède d’ores et déjà des musiciens de grand talent. L’exposition sur cet instrument, Souffler c’est jouer, organisée par le CRMT Limousin et le musée des ATP a permis au grand public de découvrir les richesses de la facture de chabrette. Le jeu et le répertoire de violon corrézien sont surtout représentés par le Trio Violon qui réunit Jean-Pierre Champeval, Olivier Durif et Jean-François Vrod. Ce même Jean-François Vrod poursuit une carrière de soliste dévolue au violon du massif central comme en témoigne son disque solo sorti chez Cinq Planètes. L’Auvergne dont la musique demeure une des plus vivantes du territoire navigue entre le renouveau de la cabrette, illustrée par un virtuose comme Michel Esbelin, ou de la vielle, brillamment accouplée à l’accordéon par le quatuor Chiens et soufflet et les formes novatrices développées au sein d’un groupe comme Aligot Eléments.

Ailleurs aussi
Hors ces trois grands territoires, les pratiques n’en sont pas moins sont riches. C’est le cas de la Vendée et du Poitou, par exemple. On peut ainsi citer en Vendée, Yole, La Marienne ou encore le Duo Bertrand, ce dernier duo remettant à l’honneur le jeu de la veuze. Le Poitou connaît une pratique intense, irriguée par un puissant réseau associatif et un enseignement d’une rare densité. Un immense répertoire de chanson et une tradition de violon exceptionnelle sont les traits dominants d’une riche tradition par trop méconnue du grand public. Le groupe Buff’ Grôl et le duo Benoit Gerbigny-Christian Pacher en constituent le fer de lance mais on ne saurait ignorer la floraison de groupes et de musiciens que l’on découvre parfois au gré d’un projet thématique.
Comme l’enquête de Zone Franche l’a montrée (cf. pus haut), l’Alsace connaît une importante production discographique. On y trouve un peu de tout et notamment les réalisations de groupes comme Au gré des vents, Kitteké, Zipfelkapp, La Rue des dentelles ou encore Daniel Muringer. En Lorraine, le jeu de l’épinette des Vosges porté par des solistes comme Christophe Tousssaint et Jean Ribouillault, retrouve de la vigueur. En Bourgogne, les pratiques se partagent entre Bresse et Morvan. Si le Morvan demeure l’un des fiefs de la vielle, c’est aussi le corpus de chansons traditionnelles de cette région et du Nivernais et particulièrement la collecte d’Achille Millien, qui jouit des faveurs de très nombreux chanteurs et groupes. Ce constat s’inscrit dans le grand retour de la chanson que je signalais au début. Marée de Paradis, en Normandie, étend maintenant à l’ensemble de la côte normande, un répertoire de chants de marins dédié à l’origine aux traditions du Pays de Caux. On trouve encore dans le Nord, Blootland pour la chanson flamande, Cric Crac Compagnie et son mélange curieux d’objets sonores et d’instruments traditionnels...

D’un siècle à l’autre
Ce tour d’horizon — qui n’a même pas l’ambition d’être complet — démontre la variété et la richesse des musiques traditionnelles des régions de France. Plus le temps passe et plus les modèles des musiques traditionnelles s’éloignent. Les anciennes traditions populaires ont jeté leurs derniers feux sur cette fin de XXième siècle qui a vu disparaître la civilisation paysanne, dernier dépositaire de cette culture. Les instruments, les répertoires et les techniques subsistent. Le résultat des collectes et des enquêtes constitue un fonds impressionnant disséminé dans toutes les régions. Ce fonds demande un travail minutieux et scrupuleux de conservation et de description afin que les sources deviennent accessibles en permanence à tous et irriguent une pratique sans cesse renouvelée.
La conservation et la transmission du patrimoine ne sont pas qu’une affaire d’archives, elle est aussi affaire d’hommes. Qu’on me permette, pour conclure, d’évoquer ici un souvenir personnel. Il a trait au violoneux auvergnat Antoine Chabrier. La musique de violon du Massif central est, pour moi, indissociable d’un long après-midi de 1973, passé en compagnie de ce paysan du Cantal. Indissociable de l’image de sa ferme isolée, du tableau qui égrenait toutes les campagnes de 14-18 dont il avait échappé par miracle et du violon, blanc de colophane, qui témoignait que ce violoneux de quatre-vingts ans repassait chaque jour la totalité de son répertoire au fil de sa mémoire. Indissociable surtout du désir inexprimé mais si palpable qu’il avait de transmettre cette musique à ceux qui venaient ainsi troubler sa solitude. Une fois transcrite, cette musique peut se réduire à peu de choses : des mélodies simples et répétitives, le piment d’un mode de sol dans une bourrée... Pourtant le charme opère et semble sourdre de cette simplicité. Mais surtout l’essentiel réside dans le style, dans cette part intranscriptible de la musique qui n’est pas que façon de faire mais aussi façon d’être.
Aujourd’hui, toutes les expériences, toutes les aventures, toutes les alliances et tous les métissages sont possibles avec ces musiques, voire souhaitables car c’est aussi l’essence de la vie, mais à la condition de préserver ce filigrane qui les distingue. Dans le même temps, toute tentation de les confiner dans l’étude ou dans la perpétuation immuable les voue à la mort. La diversité des formes traditionnelles en France est sans doute unique en Europe, mais leur persistance et leur évolution sont tributaires des inflexions que les artistes — qu’ils soient amateurs ou professionnels, compositeurs ou chorégraphes, danseurs, chanteurs ou musiciens — sauront leur donner. Ainsi, l’avenir des musiques et des danses traditionnelles des régions de France repose sur la capacité des artistes à emprunter la voie de la création et sur les moyens qu’on saura leur confier pour s’y engager.

Jean-François Dutertre
©iRMA 2000 - MàJ 20/12/2000

L'Ethnomusicologie paraît ignorée par le Musée des arts premiers

Véronique Mortaigne, Le Monde, 10.12.04 | 15h22


La revue d'anthropologie L'Homme consacre son dernier numéro à "Musique et anthropologie". Gilbert Rouget y publie une étude sur les Pygmées BaBinga du Congo, dont il a enregistré les musiques en 1946. Un disque joint illustre les interventions des chercheurs.

Quel voyage, offert par ces spécialistes des chants du Tibesti tchadien, du Stabat mater sarde, du balafon ivoirien ou des danses des Indiens Suya du Mato Grosso ! Il y a même de la world-music, avec Deep Forest qui avait emprunté avec l'autorisation de Sihma Aron, directeur du laboratoire Langue-Musique-Sociétés, un jodel pygmée pour faire un hit, avant d'aller aux îles Salomon.
A la question "Pourquoi les Pygmées musiquent-ils autant ?", Gilbert Rouget répond : "Pour survivre. Il s'agit d'une véritable technique de l'existence et de la vie collective." Innocent jodel, lancé dans la forêt pour chasser, souder la communauté.
Couper la musique ou l'expression graphique - masques compris - de leur contexte rituel, quotidien, magique, pour n'en garder qu'une valeur purement esthétique, est pour l'ethnomusicologue "du pur néocolonialisme". Le ton est donné, qui rejette les partis pris esthétisants du futur Musée des arts premiers. Autre sujet d'irritation, exposé dans un deuxième article de L'Homme, le déménagement quai Branly de la collection d'instruments de musique du Musée de l'Homme, l'une des plus riches du monde.

"SURFACES À RÉAFFECTER"
Parallèlement, le laboratoire d'ethnomusicologie reste en plan dans les anciens murs du Trocadéro, avec les archives sonores accumulées depuis la création en 1928 par Pierre Schaeffer du département musique du musée. Des 78-tours et des cylindres de l'Exposition universelle de 1900, des microsillons, et environ 7 000 heures de musique, la plupart inédites, enregistrées sur le terrain.
Gilbert Rouget cite les recherches transversales menées en musicologie grâce à ce dispositif, par exemple sur le yodel, présent de la Suisse à la République centrafricaine, ou encore sur la planétaire guimbarde, mise en relation avec les chants dyphoniques.
La jeune génération a une vision plus sombre de ce qu'était devenue la collection d'instruments de musique : un nid à poussière, "avec nécessité de demander trois autorisations pour y accéder", dit Dana Rappoport, recrutée il y a cinq ans par le CNRS, après vingt-cinq années sans aucune embauche de chercheur en ethnomusicologie. Peu de crédits, peu de publications possibles - "contrairement aux Etats-Unis, notamment par le biais des universités", souligne-t-elle. Ce désintérêt pour cette discipline qui fut l'un des fleurons de l'anthropologie française se traduit, poursuit Gilbert Rouget, par un rapport de présentation du Musée des arts premiers du quai Branly "qui mentionne à peine l'ethnomusicologie, une seule fois et une seule, en annexe, tandis que le programme du nouveau Musée de l'homme cite le laboratoire de musicologie à la rubrique "Surfaces à réaffecter"".
"Nous avons la chance d'avancer dans une discipline magnifique, touchant à la fois à l'acoustique, à la pensée, à l'anthropologie, aux systèmes musicaux, à l'esthétique, à la poétique. Il faut que nous nous renforcions", estime Dana Rappoport. "Ajoutons pour finir, écrit Bernard Lortat-Jacob, un des grands noms de la discipline, qu'une des forces de l'ethnomusicologie tient au fait qu'elle ne manque pas d'objet(s)."
Maître de conférences à Paris-VIII, Sandrine Loncque travaille sur les Peuls du Niger et du Burkina Faso. "Mes étudiants me demandent de plus en plus de parler de formes urbaines et syncrétiques. Je suis d'accord, mais je pense qu'il y a des priorités : les Peuls tentent de défendre leur mode de vie, le nomadisme, et se battent pour ne pas échouer dans les villes. Leur musique est aussi contemporaine que le rap."

Véronique Mortaigne

L'Homme, "Musique et anthropologie", n° 171-172, juillet-décembre 2004, éd. EHESS/ Le Seuil, 556 p. avec un CD

Prophet en tous pays, avec Charles Duvelle

Lancée il y a deux ans, cette collection célèbre la musique ethnique, enregistrée dans son contexte d'origine. Voyage autour de la terre avec son instigateur, Charles Duvelle.

Par Bouziane Daoudi, Libération
mercredi 12 mai 2004

Collection «Prophet»
5 CD : Musiques du Laos, Musique khmer du Cambodge, Musiques
du Vietnam, Griots de Guinée, Musiciens du Nord Bénin (Universal).

«Youni est une musique chantée par une soliste, à laquelle répond un choeur de femmes soutenu par des battements de mains. D'autres femmes exécutent une danse au cours de laquelle elles font périodiquement s'entrechoquer leurs postérieurs. Deux airs se suivent, l'un qui vante l'exploit de Chianati le chef du village, qui fut le premier à prendre l'avion pour la France. L'autre raconte l'arrivée dans le village d'une foreuse et pour la première fois de l'électricité.» Ainsi écrit Charles Duvelle, à propos d'un extrait du CD Musiciens du Nord Bénin. Ethnomusicologue, il enregistre les musiques du monde depuis quarante ans, filme et photographie, des îles de l'Amirauté, au nord de l'Australie, à la confrérie soufie de Mostaganem, en Algérie.
Il publie en quarante volumes une collection baptisée «Prophet», consacrée à l'une des dernières aventures humaines : la musique ethnique, enregistrée dans son contexte d'origine, avec une qualité de son étonnante. Entamée il y a deux ans, la série touche à sa fin avec la publication des cinq derniers albums.
Entre détails insolites et pittoresques, Charles Duvelle y décrit minutieusement ce qu'il voit : un instrument insensé, une cérémonie méconnue, une anecdote éclairante... Son livret des Musiques du Vietnam raconte : «Le caodaïsme, dont les adeptes seraient au nombre de 2 millions environ, se réclame essentiellement du bouddhisme, du confucianisme et du taoïsme, en reconnaissant des emprunts au judaïsme, au christianisme et à l'islam ; ainsi qu'en vénérant tout aussi bien Victor Hugo, Jeanne d'Arc, Lénine, Pasteur et Descartes.»
«Bizarreries». La soixantaine massive mais alerte, le cheveu gris et dru, Charles Duvelle est né à Paris. Mais ce fils de l'administration coloniale a été élevé au Laos, au Vietnam et au Cambodge, où son père était gouverneur. «J'ai grandi dans un système fermé, dit-il. C'est peut-être pour ça que j'ai eu envie de bouger, d'aller vers les autres.»
Après des études au Conservatoire à Paris, Duvelle est sollicité par le cinéaste Marcel Camus pour illustrer le film Ilombé : «Il m'a demandé de m'intéresser à la musique africaine.» C'est ainsi qu'il se trouve employé par l'ancêtre de RFI, la Société de radiodiffusion de la France d'outre-mer (Sorafom), pour s'occuper d'archiver «des musiques que l'on considérait comme des bizarreries. Il fallait les enregistrer parce qu'elles étaient orales, sans partition».
Charles Duvelle en fait des disques 25 centimètres et 45 tours. Les premiers sont consacrés aux musiques de la Haute-Volta, futur Burkina Faso, de la Côte-d'Ivoire, du Niger - sans oublier un disque hors commerce de musique des Dogons du Mali édité par Soleil Noir, label créé par un surréaliste ami de Breton, François Di Dio. «Nous allions vendre nous-mêmes les albums aux disquaires. C'était de l'artisanat complet. Jusqu'à ce qu'un vrai distributeur, CED, une branche de Barclay, s'intéresse à nous.» Et que Duvelle finisse par convaincre son directeur de le laisser partir enregistrer les musiques africaines sur place, tout en montant des phonothèques. «Mon premier voyage fut au Niger, en 1961. J'y ai retrouvé des sensations de l'enfance que j'ai vécue en Indochine», se souvient-il aujourd'hui.
Il part avec une caméra, des appareils photo et emprunte à chaque fois un magnéto à la station locale de la Sorafom, en échange d'une copie des enregistrements qu'il effectue : «Cela va des griots professionnels, avec qui il faut pratiquement prendre rendez-vous, jusqu'aux cérémonies où je vais au flair. C'est comme le jazz. Il faut du temps, se faire oublier, afin d'enregistrer le plus naturellement possible. C'est du reportage.» 
Duvelle crée alors et dirige pendant une quinzaine d'années l'Ocora (Office de coopération radiophonique), actuel label de Radio France dévolu aux traditions musicales du monde. «Je fonctionne à l'oreille, j'enregistre ce qui me séduit, parce que je suis d'abord musicien. Bien sûr, j'utilise la terminologie ethnographique, mais le plus important pour moi reste l'émotion, ce côté magique, indicible.» 

Nick Gold, prospecteur des sons du monde

Patrick Labesse, Le Monde
Mardi 26 novembre 2002

Le directeur de la maison de disques britannique World Circuit, qui produisit l'album "Buena Vista Social Club", tente de tirer de l'oubli le groupe sénégalais Orchestra Baobab.

Ce qui frappe d'emblée, c'est la vivacité du regard, du geste, de la parole. Nerveux, Nick Gold, patron de la compagnie phonographique britannique World Circuit et producteur comblé de l'album Buena Vista Social Club ? Non, bouillonnant plutôt. Débordant d'une fébrilité enthousiaste, comme un gosse en train de déballer ses cadeaux quand il jette un Sil sur les épreuves de la pochette du prochain disque du chanteur cubain Ibrahim Ferrer. Excité quand il parcourt la presse française racontant l'histoire du groupe sénégalais Orchestra Baobab, dont les astucieux mélanges afro-cubains faisaient l'unanimité au Sénégal dans les années 1970 Nick Gold leur doit sa découverte de la musique cubaine (le disque Pirates Choiceen 1982) et vient de produire leur nouvel album, ! Specialist in All Styles. "Je lis assez systématiquement les articles concernant les artistes avec lesquels je travaille. Certains parfois m'agacent." Pourquoi la presse américaine a-t-elle ainsi systématiquement occulté le nom du Cubain Juan de Marcos Gonzalez, directeur artistique de Buena Vista Social Club, mettant toujours en avant le musicien Ry Cooder ?

Lorsqu'il arrive dans un appartement inconnu, comme en cet après-midi de novembre au cœur de Paris, Nick Gold réfrène sa curiosité de découvrir l'endroit où son hôte cache ses trésors, ses livres, ses disques. Lui-même entrepose sa discothèque "des milliers d'albums vinyle"  pour une grande part au grenier, gardant à portée de main ceux qu'il estime essentiels : les enregistrements du pianiste Jelly Roll Morton effectués par l'archiviste et musicologue Alan Lomax en 1938 à la Bibliothèque du Congrès ; l'album de Ruben Gonzalez et Moussolou, de la Malienne Oumou Sangaré, deux objets de fierté parmi la cinquantaine d'albums au catalogue de World Circuit.

Avant d'aborder l'Afrique et Cuba, les terrains de jeux favoris de Nick Gold depuis qu'il est patron de maison de disques, sa culture musicale s'est nourrie de blues et de jazz. "Je travaillais à Mole Jazz, à King's Cross." Le souvenir le fait sourire. Une boutique londonienne étroite et tout en longueur, "avec tous ces types alignés, collés contre les bacs et silencieux, ça ressemblait à des toilettes pour mecs". Auparavant, il s'était lancé dans des études d'histoire africaine à Brighton, interrompues par une envie soudaine de larguer les amarres et de s'ouvrir au monde. "J'étais jeune, je m'ennuyais, j'avais besoin de me changer les idées, de liberté."

L'échappée belle passera par Israël, l'Egypte, le Soudan... Mais pourquoi avoir choisi l'histoire africaine ? "Parce que lorsque vous vous inscrivez en histoire et que pendant trois mois on ne vous parle que de l'arrivée des Normands en Angleterre, ça devient très vite ennuyeux. J'ai donc changé d'option." Son approche de l'Afrique passera aussi par Things Fall Apart, le best-seller, paru en 1958, de l'auteur nigérian Chinua Achebe, qui se vendra à plus de 2 millions d'exemplaires (l'ouvrage a été traduit en France en 1973 sous le titre Le monde s'effondre, éd. Présence africaine). Un livre sur les effets pervers de la colonisation et qui " parle du début de l'esclavage. Je l'ai lu parce que c'était très branché de le lire, mais en fait il m'a ouvert les yeux sur une culture dont je me suis ! senti proche". Inévitablement arrive la musique. Des disques de high-life, de rumba congolaise apportés à la faculté par des étudiants africains.

LA PERSONNALITÉ DES MUSICIENS

En 1987, Nick Gold rejoint des amis organisateurs de concerts, à l'occasion faiseurs de disques. L'aventure World Circuit commence. "J'ai publié des albums de musiciens du Soudan qu'ils avaient enregistrés, comme Abdel Aziz El Mubarak, Abdel Gadir Salim, également de la musique du Kenya, le trompettiste algérien Bellemou Messaoud..." Sa première production importante sera un album avec le chanteur et guitariste malien Ali Farka Touré. "Quand je suis allé le chercher à l'aéroport d'Heathrow, j'ai été complètement bluffé par son aisance, sa confiance. Il arrivait directement de son village, et pourtant paraissait très détendu alors que c'était la première fois qu'il venait seul en Europe." L'album sera enregistré en deux heures, sans faux pas ni tâtonnements. Là encore, l'homme l'a impressionné. Ali ! Farka Touré permettra au modeste label britannique d'obtenir son premier Grammy Award en 1995, avec Talking Timbuktu, enregistré avec Ry Cooder. Le deuxième récompensera Buena Vista Social Club. Un succès phénoménal pas loin de 7 millions d'albums vendus dans le monde "auquel on ne s'attendait pas, même si pendant l'enregistrement, c'était clair qu'il y avait quelque chose de fantastique en train de se passer. Ce n'est pas uniquement la musique qui a fait le succès de ce disque, c'est également la personnalité des musiciens". Des individus dont l'histoire, l'humanité ont touché grâce à la version cinématographique tournée par Wim Wenders.

Est-il plus compliqué, pour un producteur de disques, de travailler avec Cuba qu'avec d'autres pays ? "C'est l'une des expériences les plus simples et les plus faciles que j'ai eues. Les musiciens sont d'un professionnalisme exemplaire ; quant aux autorités, je n'ai jamais eu de problèmes bureaucratiques, tout a été facilité par Juan de Marcos Gonzalez." Si pour World Circuit, beaucoup de choses ont changé après Buena Vista Social Club (la petite entreprise est passée de trois à treize salariés et a emménagé dans des bureaux neufs), celle des musiciens et chanteurs cubains de ce projet a été complètement bouleversée.

Donner une seconde vie à des artistes oubliés, leur ouvrir le champ des possibles, les faire basculer dans une autre ère, n'est-ce pas le rôle le plus difficile à assumer ? "C'est un poids, effectivement, sans vouloir être condescendant. Quand on va dans les villages, dans les familles et que l'on se rend compte du nombre de personnes dont la vie dépend de l'artiste avec qui l'on travaille, cela suscite des interrogations."

Patrick Labesse

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Biographie
1961 Naissance à Londres.
1987 Rencontre Ali Farka Touré.
1992 Premier voyage à Cuba.
1996 Enregistrement de "Buena Vista Social Club".
2002 Album "Specialist In All Styles" d'Orchestra Baobab.

Interview exclusive de Rizwan et Muazzam Ali Khan

Le Qawwali ne peut être profane... Les neveux de Nusrat Fateh Ali Khan ont repris le flambeau du qawwali, de sorte que cette dynastie ne quitte pas le devant de la scène après le décès de leur oncle prestigieux. Mais pour les deux frères, précisons qu'ils sont tombés dans la marmite dès la prime enfance.
Cet entretien fut réalisé à l'occasion de leur passage au Café de la Danse, pendant le Festival Les Belles Nuits du Ramadan. Etrangement, un interprète fut nécessaire, les frères ne sachant pas (ou ne voulant pas ?) parler anglais. De plus, par-delà les grandes tirades sur le fait que le qawwali est une musique religieuse et, donc, ne peut se pratiquer dans un contexte "pop", je fus surpris de constater quelque temps plus tard, qu'il y avait un gouffre entre les paroles et la pratique (cf. l'article World Wide Bled), leur projet électro en collaboration avec Temple of Sound sortant sous le nom Rizwan & Muazzam Qawwali !




Le qawwali est une musique soufie, peut-on dire que sa fonction est de rapprocher de Dieu ?
Rizwan & Muazzam : "Le qawwali est lié et a ses origines dans le soufisme. Ca a à peu près mille ans. Dans le qawwali, nous avons des prières pour Dieu, des prières pour le Prophète ou les Saints. Et le but du qawwali est d'amener les gens plus près de Dieu et d'amener la paix et l'amour parmi les gens".

Cela peut-il déboucher sur la transe ?
R & M : "Oui, car les gens sont impliqués dans la musique, même s'ils ne comprennent pas les paroles, ils comprennent la musique. La poésie soufie a aussi beaucoup d'effet sur le public, et cela peut conduire à la transe. Certains ne savent plus ce qu'ils font, ils dansent, ils pleurent. C'est vraiment une sorte de transe. Ca met vraiment les gens en transe. Cela dépend aussi des chanteurs. Plus le chanteur chante avec toute la profondeur de son cœur, plus l'artiste est impliqué dans son chant, plus cela crée un effet."

Vous êtes très jeunes, pensez-vous avoir encore beaucoup de progrès à accomplir dans l'art du chant qawwali ou le fait d'avoir commencé enfant vous a-t-il permis de déjà atteindre votre meilleur niveau ?
R & M : "Oui, nous savons que nous sommes très jeunes, nous avons appris depuis l'enfance, nous avons toujours joué professionnellement sur scène. Et nous savons aussi que la musique est sans fin, que c'est un processus d'apprentissage permanent et que l'on ne devient jamais maître et que nous apprendrons toujours, dans le futur également".

Puisque vous êtes jeunes et que vous représentez la nouvelle génération, envisagez-vous à l'avenir de mélanger le qawwali à des influences plus modernes, comme avait pu le faire votre oncle le grand Nusrat ?
R & M : "Oui, nous faisons partie de la nouvelle génération mais le qawwali lui-même ne change pas. Les artistes changent mais la tradition ne change pas. Notre but est de garder la tradition. Nous avons récemment fait un album avec un groupe nommé Temple of Sound, à Londres. Et notre nouvel album sortira en avril chez Virgin / Realworld. Mais on ne mélange pas le qawwali avec de la musique moderne. Si nous collaborons avec d'autres musiciens, nous faisons des performances solo. Peut-être garderons des textes traditionnels mais pas du qawwali. Le qawwali n'ira jamais avec une musique moderne. Même notre oncle Nusrat a collaboré avec d'autres artistes mais il n'a jamais mélangé le qawwali avec d'autre musiques, avec des musiques modernes. C'est lui-même qui chantait, en solo. Une performance solo ne sera pas considérée comme du qawwali. Parce que les gens pensent que quand on fait des performances solos c'est un "qawwali mix", mais ce n'est pas du qawwali. C'est un solo avec peut-être des paroles branchées mais ce n'est pas du qawwali.

Que pensez-vous de la vocation de ce festival qui est de rassembler pour le Ramadan des gens de religions différentes ?
R & M : "Nous sommes très contents d'être ici. Nous étions déjà là l'an dernier, déjà pendant le Ramadan. C'est bien de pouvoir rassembler des gens de toutes les religions au même endroit. Et c'est tout le message du qawwali : convoyer un message de paix et d'amour et unir les gens. Et quand on voit ça, ça nous rend très heureux, car vraiment la musique aide à tisser un lien entre les gens. Nous voyons des progrès et ça nous rend heureux".

Propos recueillis par Olivier Cathus

Chaurasia, sage gourou de la flûte bansuri

Le musicien, parmi les plus populaires de l'Inde, dit pratiquer son art "comme une religion". Ce fidèle de Krishna se produit au Théâtre de la Ville.
Patrick Labesse, Le Monde, 12/10/2002

Ne pas se fier au premier regard, à ce téléphone portable dans sa main, qu'il ne lâchera pas tout au long de l'entretien. Chaurasia n'est pas un homme pressé, bousculé, stressé par une vie trop trépidante. Même s'il est l'un des plus illustres solistes de la musique classique de l'Inde du Nord, même s'il sillonne le monde pour y donner des concerts de flûte bansuri, même s'il a enregistré pas moins de 200 albums, Hariprasad Chaurasia entretient une relation privilégiée avec le temps. Un rapport de confiance.
Installé dans le salon d'un hôtel parisien à deux pas du Théâtre de la Ville où il va se produire pour la dixième fois depuis son premier concert dans cette salle, en 1973, il s'étonne de la frénésie des hommes : "Où courent-ils tous, après quoi et pourquoi ? Moi je ne cours après rien, je me sens toujours extrêmement détendu." Effectivement, il n'a rien à conquérir. Il compte parmi les deux ou trois musiciens les plus populaires de l'Inde, il est comblé par cette reconnaissance, celle de ses élèves à Bombay, le bonheur que lui procurent les siens et sa flûte bansuri, ce modeste bout de bambou percé de six trous et d'une embouchure.
Il parle d'un ton affable, le visage paisible. Rien que par sa présence, le sourire intérieur qui filtre à travers ses yeux, il impose une atmosphère calme et tranquille. De sa personne émane une chaleureuse bonhomie. Bien sûr, parfois, il se met en colère, avoue-t-il, mais sans foudre ni éclairs. "Je dis tout avec mon regard."
Qu'est-ce qui l'emporte, le met hors de lui ? "Un tabla, un tampura qui ne vont pas, une sono mal réglée, un public dissipé." Rien que des anomalies, des petites choses liées à la musique, le reste ne vaut pas la peine de se mettre dans tous ses états. Hariprasad Chaurasia est un sage, assurément. La sagesse n'exclut jamais chez lui une certaine combativité.
Dès l'enfance il se montre extrêmement entêté. Rien ne l'arrête quand il veut atteindre son rêve du moment. Le jour où il décide que la musique serait son chemin, aucun obstacle ne peut le faire changer d'idée. Son père veut qu'il suive sa voie, il souhaite faire de lui un lutteur. "J'ai pratiqué cela jusqu'à l'âge de douze ans pour lui faire plaisir, mais j'allais en cachette faire de la musique." Un jour, il part, sans laisser d'adresse, quitte définitivement Allahabad, dans l'Uttar Pradesh où il est né, guidé par une idée fixe : aller voir le flûtiste Pandit Bholenath. Il l'a entendu, à travers un poste de radio, en a été totalement bouleversé.
"Cela ressemblait à un son qui venait du ciel, de la rivière des montagnes. Cette musique, c'est comme si Dieu murmurait quelque chose. Au départ, j'aimais chanter. Mais après avoir entendu un son aussi sublime et avoir découvert un instrument aussi simple quand je suis allé retrouver ce flûtiste à Bénarès, j'ai décidé de me consacrer entièrement à la flûte. Si je voulais encore chanter, et bien dorénavant, je le ferais à travers elle." Bholenath sera le premier gourou de Chaurasia. L'autre sera Annapurna Devi, la fille d'Allaudin Khan, rénovateur célèbre de la musique instrumentale. Chaurasia mettra trois ans à la convaincre avant qu'elle accepte qu'il soit son disciple, et pour obéir à son désir ("tu dois oublier tout ce que tu a appris jusqu'à présent"), il ira jusqu'à s'obliger à devenir gaucher. C'était la seule façon de repartir de zéro.
Chaurasia est un cas à part. Si la plupart des grands interprètes de musique hindoustanie (de l'Inde du Nord) sont issus d'une lignée de musiciens, sa vocation n'est pas née d'un héritage, d'un enseignement transmis par son père. Est-ce un handicap ? Certainement pas, "c'est au contraire cela qui m'a donné plus de force, commente le musicien. Ceux qui appartiennent à une tradition musicale familiale ne se sentent pas bien, car on les compare sans cesse à leur père. Moi au moins je n'avais pas cette appréhension". Chaurasia entame véritablement sa carrière à l'âge de vingt ans. Après avoir quitté Pandit Bhotlenath, il reste pendant treize années en poste à la station d'All India Radio de Bubhaneshvar, dans l'Orissa, puis rejoint Bombay, où il consacre l'essentiel de son temps au cinéma, jouant et composant pour des films dont il affirme toujours lire attentivement le scénario avant de s'y impliquer.

UNE ÉCOLE GRATUITE À BOMBAY
Partant pour toutes les aventures musicales, on l'a entendu avec Zakir Hussain (tabla), Shivkumar Sharma (santour), Vishwa Mohan Bhatt (guitare), Kishori Amonkar (chant khyal) mais aussi Jan Garbarek (saxophone), John McLaughlin (guitare) ou encore dans Adi Anant, une création avec l'ensemble Transes Européennes conçue avec le compositeur Pablo Cueco. Il ne refuse aucun univers, aime à se trouver "partout où la musique indienne peut apporter quelque chose", mais tourne le dos à toute proposition qui ferait de lui un simple accompagnateur. Au cinéma, il ne s'est jamais senti bridé, réduit à ce rôle. "Je n'accompagne pas les images et me sens totalement libre. Parfois, ce sont elles qui m'inspirent." A Bombay, son port d'attache, il a monté une sorte d'école "où ceux qui viennent n'ont rien à payer mais doivent s'abandonner totalement à la musique, la pratiquer non pas comme un passe-temps, mais par passion, un peu comme une religion". Sur la terrasse de sa maison, il y a des fleurs qui dansent quand il joue, affirme-t-il, et un petit temple dédié à Krishna qu'il célèbre tous les ans avec ses élèves. Ce seront les pièces jouées pour ces occasions qui constitueront le contenu de l'un des deux programmes proposés au Théâtre de la Ville. Khrishna, dit la légende, jouait de la flûte pour séduire les bergères.
Sage aujourd'hui, Chaurasia l'était aussi hier. "Je voulais d'abord charmer la nature avec le son de ma flûte." Puis est venue l'envie de donner aux gens le sens de ce que peut signifier le supplément d'âme en musique. Noble mission, à chaque fois accomplie sans échec. On ne ressort jamais tout à fait intact d'un concert de Chaurasia.

Patrick Labesse

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Biographie
1938
Naissance à Allahabad (Uttar Pradesh).
1962
Rencontre avec Annapurna Devi.
1966
Premier concert à Londres au Royal Albert Hall.
1973
Premier concert au Théâtre de la Ville.
1977
Théâtre Bolchoï à Moscou.

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 12.10.02

Zakir Hussain s'offre une récréation dispersée à la Cité de la Musique

Lundi 21 avril 2003
(LE MONDE)
La star de la musique indienne a clos le cycle de concerts consacrés à l'Inde du nord.


Comment aborder Zakir Hussain ? Faut-il aller vers lui comme l'on va vers l'une des stars de la musique savante de l'Inde, un monument qui s'est produit avec les plus grands, de la chanteuse de khyal KishoriAmonkar au maître du santour Shivkumar Sharma, de l'envoûtant flûtiste Chaurasia à U. Srinivas, l'homme qui a imposé la mandoline dans l'art du raga ? Ou bien s'attend-t-on à retrouver l'époustouflant joueur de tabla capable de toutes les audaces, qui a toujours eu à cœur de se livrer à des expériences de rencontres avec des musiciens occidentaux.

Parmi les spectateurs emplissant la salle de concerts de la Cité de la Musique samedi soir, où Zakir Hussain, entouré de Ashish Khan (sarod) et de ses deux frères Fazal (tabla) et Taufiq Quereshi (percussions), clôt le cycle de concerts consacrés à l'Inde du Nord, il y a plusieurs publics.

Des connaisseurs qui ne ratent pas un concert de musique savante indienne, trouvent dans ses raffinements sophistiqués une matière quasi spirituelle pour les sens, et puis aussi des passionnés de percussions, exaltés par les assauts de virtuosité du musicien. Ou bien encore les nostalgiques de "Shakti", le projet réunissant en 1975 des musiciens indiens autour du guitariste britannique John Mclaughlin pour un libre échange entre le jazz et la musique classique de l'Inde, qui considèrent cette rencontre comme l'une des tentatives les plus jubilatoires de fusion musicale entre l'Orient et l'Occident et savent que Zakir Hussain était de l'aventure.

Celle-ci se prolongea le temps de trois enregistrements et sera renouvelée vingt-cinq ans plus tard à travers Remember Shakti (Verve/Universal), un album dans lequel on retrouve les mêmes magie et plénitude. La même importance accordée au silence aussi.

"Le silence grandit le son, l'amplifie, déclarait alors Zakir Hussain. En Inde, il y a dans tous les schémas rythmiques des moments de respiration. Ils donnent plus de force et mettent superbement en relief ce qui suit".

CAVALCADES ET CASCADES
A Paris, pour ce concert dédié par Zakir Hussain à son père Alla Rakha (illustre musicien décédé en février 2000, il fut pendant vingt-cinq ans l'accompagnateur de Ravi Shankar) et au percussionniste d'origine nigériane Babatunde Olatunji, mort le 6 avril à l'âge de 76 ans, les vertus du silence en musique sont presque oubliées. Hormis les deux pièces sur lesquelles intervient le délicat joueur de sarod Ashish Khan (dont Bageshurari, un raga traditionnel de tempérament romantique), ce ne seront que cavalcades, cascades et flux rythmiques. Sidérants de virtuosité sans doute, d'une musicalité remarquable, mais encombrant trop systématiquement l'espace.

Il semble que ce soir, Zakir Hussain, toujours aussi magistral dans sa dextérité, ses prouesses, a décidé de s'offrir une manière de récréation, de proposer à son public qu'il sait hétérogène, une diversité de propositions, des plus sérieuses aux plus ludiques. Au risque parfois de se perdre, d'être à la lisière du mauvais goût, comme lorsqu'il prétend imiter le bruit du train ou cite les premières notes de la Marseillaise sur sa paire de tablas.

Patrick Labesse



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