lundi 2 février 2009

Femi Kuti : Le Chaos en héritage (Francis Dordor)

Femi Kuti, fils de Fela, revient sur le devant de l'actualité avec son nouvel album Day By Day. Il revient aussi de loin, comme cet article de 1998, signé Francis Dordor, pour Les Inrocks, le montre...
Ci-dessous, la critique de l'album par le même...

Femi Kuti - Le chaos en héritage
Au Nigeria plus qu'ailleurs, difficile d'hériter du passé : la population tente de survivre après des années de dictature et de spoliations alors que Femi Kuti, le fils du légendaire Fela, cherche à reprendre le flambeau de son père pour donner un nouveau souffle au pays.
Créé le 25 novembre 1998
Dans les rues d'Ikeja, des jeunes ont reconnu Femi au volant de son 4x4 Pajero. Un attroupement se forme aussitôt, paralysant l'avancée du véhicule. Des bras se tendent à travers la portière. Femi se saisit d'une liasse de vieux billets de 20 nairas rangée dans un compartiment près du levier de vitesses et l'offre aux mains quémandeuses, tout en accélérant. "Ces gens me croient millionnaire." Un court moment de frénésie qui révèle crûment l'indigence qui règne ici, mais qui surtout montre combien l'image de Fela, celle d'un sauveur, peut vivre au sein du peuple à travers son fils.
En nous rendant aux obsèques d'un ami, nous traversons Lagos, ville désastre, gigantesque Bronx postnucléaire. Comment décrire ce qui a cessé d'appartenir à une réalité homologable, ce qui ouvre sur un temps d'après le cataclysme ? Coincés sur le Third Mainland Bridge, qui relie le nord de la ville à Ikojo en enjambant la lagune, nous profitons de tous les arômes qui composent le fumet létal de ce cratère méphistophélique : kérosène, oxydes, soufre, charbon brûlé, essence, ersatz d'huile de palme pour des motos sans pneus que conduisent les aeras boys. Ces zonards qui vivent au bord des routes se faufilent sous les voitures pendant les embouteillages pour arracher une Durit d'essence ou débrancher un fil électrique et pratiquer un chantage à la réparation souvent juteux.
Trois jours après le retour, le parfum de Lagos vous poursuit jusque sous les draps, sous la douche. Vous le respirez partout, même dans la bouffe. Votre peau a hérité d'un hâle qui ne doit rien au soleil. Les moustiques ne survivent pas à Lagos. Les touristes non plus, paraît-il. D'ailleurs, on ne délivre pas de visa touristique pour le Nigeria. Seule l'imagination prophétique de quelques auteurs de science-fiction ou les accès apocalyptiques de cinéastes ont pu approcher le delirium qu'offre ce patchwork cannibale de zones en métastases, où toute rationalité européenne est engloutie, où règne une promiscuité inédite entre misère et urbanisme futuriste. Et où, malgré tout, la vie s'entête à être la plus forte. Perdu dans un de ces nombreux quartiers dont on doute qu'ils puissent encore figurer sur un cadastre, où les égouts sont à ciel ouvert et les baraques en rafistolez-moi-ça, Femi soulève l'enthousiasme. Sur son passage, des gens tendent le poing, l'interpellent. Dans leurs yeux brille la certitude de voir la réincarnation de son père, la survivance d'un espoir.
Sur le chemin du retour, une inquiétante lueur rouge se répand sur le satin bleuté de la nuit à la manière d'une tache de sang grossissante. En gravissant le dos du pont, nous découvrons tout un quartier en bordure de lagune dévoré par le feu. Les flammes montent si haut qu'elles semblent vouloir roussir les étoiles. Le spectacle fige par son immensité. Des gens, apercevant des Blancs, certains munis d'appareils photo, nous accostent : "Souvenez-vous bien, les flics étaient là au départ de l'incendie mais aucun n'a bougé... et il y a des gens qui sont en train de griller là-dedans !" Le plus choquant n'est ni la dimension, ni la férocité du sinistre, ni même l'odeur, chassée par le vent du large, mais le silence. Pas un cri, pas une rumeur, pire, pas la moindre sirène de pompier à hululer au loin qui laisserait aux habitants l'impression que, quelque part, quelqu'un se préoccupe de leur sort. "Suffering and smiling, are we not ", disait une chanson de Fela.
Dans la partie résidentielle du quartier Ikeja, banlieue populaire du nord de Lagos, la maison des Kuti n'échappe pas à la fatalité du barbelé et des éclats de verre qui hérissent les murs d'enceinte. Le fait que l'on puisse lire sur le portail Kuti's House, peint en épaisses lettres blanches, donne toutefois à penser que ce nom dresse, entre ceux qui le portent et d'éventuels malfaiteurs, la plus infranchissable barrière : le respect. Ou peut-être la crainte.
Installés dans le salon, grande pièce meublée d'un divan, de quelques fauteuils et d'une télé, Femi et sa soeur Yeni nous présentent leur mère, Remi, la soixantaine argentée, d'une beauté affable tardant à s'estomper. Sa propre mère, petite femme à peau blanche dont les veines charrient du sang anglais, indien et africain, nous rejoint. Si bien qu'avec Made, le fils de Femi, et Funke, son épouse, ce sont quatre générations d'une même famille qui composent le douillet tableau de cet après-midi dominical.
Yeni ouvre une grande enveloppe en papier kraft dont elle extirpe un paquet de photos jaunies et écornées. Sur l'une d'elles, Femi et Yeni enfants sont assis en barboteuse sur la pelouse d'un jardin sans entretien. Sur une autre, Fela et Remi sourient à l'objectif lors de leurs noces londoniennes en 1961. Images simples, ordinaires, d'instants supposés heureux et étrangement décalés par rapport au tumulte des épisodes à suivre : Fela n'est pas encore ce guerrier érotique au corps de reptile couleur de bronze. Il a le visage rond, porte un costume à l'occidentale. Dans les yeux, on ne décèle aucun signe d'orgueil blessé, pas la moindre étincelle de morgue vengeresse. D'une autre enveloppe glisse une photo plus récente : Femi contemplant son père sur son lit de mort. Fela porte la maigreur d'une momie égyptienne démaillotée. L'héritier naturel au trône toise avec gravité la dépouille du pharaon défunt.
Après un déjeuner fait de riz et de viande en sauce, au moment où l'on offre habituellement le café ou le digestif, Femi propose de visionner la vidéo des obsèques de son père. Pendant deux heures défilent les images de la procession funèbre à travers les rues de Lagos, du stade de Tafawa Balawa jusqu'à la maison d'Ikeja où il sera inhumé dans les premiers jours du mois d'août 1997, sous une dalle de marbre noir en forme d'étoile. Des milliers de personnes se pressent sur le parcours, acclament et pleurent. Sous un dais écarlate, où le cercueil ouvert repose, un interminable défilé de parents, amis, anonymes rend hommage au Black
President, au Chief Priest de l'afro-beat, arme si redoutable qu'elle mit les puissants dans l'obligation de l'enrayer. Il y a ceux qui tendent le poing à la Black Panthers, ceux qui dansent autour du sarcophage et se prosternent. Femi regarde ces images, sans doute visionnées plusieurs fois déjà, silencieux. A l'évidence, elles exercent sur lui un pouvoir, sans que l'on puisse parler de fascination morbide. Comme s'il s'en abreuvait pour acquérir définitivement la certitude que son père est tout à fait mort. Et lui bien vivant.
Quand il parle de Fela, son fils passe du familier "papa", au plus distant "my father". Et emploie parfois l'impersonnel "Fela". Ses souvenirs de "fils de Fela" le conduisent assez machinalement à évoquer ces nuits où il somnolait dans l'attente tant redoutée d'être réveillé pour d'effarantes missions. "C'était plusieurs mois après que l'armée a attaqué Kalakuta. A l'endroit même où fut donné l'assaut, mon père avait déposé un cercueil avec ces mots peints dessus : "Ici, la liberté fut écrasée." Personne, pas même les démolisseurs lorsqu'ils vinrent raser le quartier, n'osait déplacer ni même toucher ce cercueil. Tous avaient la certitude que Fela avait caché des gris-gris à l'intérieur. Il avait fait serment par voie de presse de venir le déposer dans la cour intérieur de Dodan Barracks, le palais présidentiel, avant le 1er octobre, date à laquelle le général Obasanjo devait remettre le pouvoir aux civils. Les autorités, averties, l'attendaient de pied ferme. Cette nuit-là, j'ai prié le ciel pour ne pas être réveillé, pour qu'il ait changé d'avis. Mais à l'aube, il vint dans ma chambre, me toucha l'épaule et dit "Femi, c'est l'heure !"
C'est ainsi que Femi, âgé de 16 ans, participe à l'un des célèbres faits d'armes de l'épopée Fela. Au volant d'une fourgonnette, où ont pris place son fils et ses boys, Fela tente d'éviter les barrages que la police a dressés sur les principales artères de Lagos. Mais il ne peut échapper à la vigilance d'une patrouille qui le prend en chasse, toutes sirènes hurlantes. "Ils nous tiraient dessus en visant les pneus. Je ne sais comment, mais nous sommes arrivés devant Dodan Barracks et avons réussi à nous y introduire." Le temps de décharger le cercueil, une meute d'hommes en armes accourt. "J'étais sûr de mourir, mon coeur explosait dans ma poitrine, je suintais de peur. Des soldats rouaient mon père de coups, d'autres au contraire prenaient sa défense." Femi est relâché après trente heures passées dans une cellule exiguë sans manger ni boire, Fela sera libéré quelques jours plus tard sous caution.
Des opérations spéciales, où se lisent à la fois la témérité et le goût de la provocation de leur auteur, Fela en a conduit de nombreuses, comme aller déverser des seaux pleins de merde dans la maison de Moshood Abiola, lors de l'affaire West Africa Decca. Le plus souvent, il emmène son fils avec lui. Car Fela, comme tout guerrier, a le souci de l'exemple donné aux plus jeunes. Femi nourrit aujourd'hui des sentiments contradictoires à l'égard de ce père mort du sida voilà un an, qui fut un héros et une entrave. "Je me suis séparé de lui voilà douze ans. Ses concerts ressemblaient à des réunions politiques. La musique était reléguée au second plan... Alors je l'ai quitté, et tout le pays s'est retourné contre moi. C'est l'époque où je jouais avec mon groupe devant dix personnes, mes meilleurs amis. J'avais besoin du soutien de mon père, mais puisqu'il me le refusait, j'allais devoir m'accrocher. En 88, j'ai failli tout plaquer. A l'époque, ma mère, qui finançait mon groupe, avait déjà investi près de 25 000 nairas (15 000 dollars). Elle n'avait plus assez pour payer le loyer et luttait contre le cancer. J'ai pu continuer grâce à mes contrats en Europe. Heureusement, en 91, Fela m'a invité à jouer au Shrine. Deux ans plus tôt, il avait dit de mon show qu'il était nul. Mais là, il était devant la scène en train de danser et tout le monde l'a suivi."
De Remi, sa mère, Femi a reçu l'amour, une éducation "à l'anglaise" et un soutien inconditionnel. De son père, il hérite d'un orgueil incommensurable, de quelques talents musicaux et du sceptre d'un royaume illégitime situé à mi-chemin entre le temporel et le spirituel, un royaume dont les frontières, floues, lointaines, ne s'imposeront aux hommes qu'une fois la mémoire sanglante de ce pays hors norme définitivement sondée. Cette succession, c'est l'histoire de Femi. Son passeport anglais l'autoriserait à fuir demain pour aller vivre en Europe avec femme et enfant, loin de ce Nigeria ravagé par un demi-siècle de désastres politiques, de ce pays perpétuellement en proie aux forces de mort, qu'elles aient pour noms dictature, brutalité, corruption, rapacité. Femi, pourtant, a choisi de rester.
Lorsque vous portez le nom des Kuti, vous appartenez déjà à une légende qui ne saurait s'assortir d'un départ en catimini. Dans vos veines coule le sang intrépide du révérend Canon J.J.
Ransome-Kuti, pionnier de l'Eglise chrétienne yoruba ; celui de Canon I.O. Ransome-Kuti, son fils, homme acharné et droit, ministre du Culte et directeur de lycée à Abeokuta et Ijebu-Ode, connu pour ses méthodes insolites ; celui de Funmilayo Anikulapo-Kuti, son épouse, mère de la lutte pour l'indépendance : ce personnage implacable va se battre sa vie durant pour que justice et liberté progressent dans son pays et, grâce à elle, les Nigérianes obtiendront le suffrage universel. Accusée d'avoir encouragé son fils Fela à mener campagne contre le régime militaire, elle sera défenestrée lors de la prise de Kalakuta en février 1977 et décédera un an plus tard. Comment échapper à pareille lignée ?
Fela Kuti aura nourri plus d'un imaginaire, mené plus d'une révolution. "Il y a des révolutions qui touchent aux bases matérielles d'une société (...) et des révolutions symboliques, celles qu'opèrent les artistes, les savants ou les grands prophètes religieux ou parfois, plus rarement, les grands prophètes politiques, qui touchent aux structures mentales, c'est-à-dire qui changent nos manières de voir et de penser", écrit Pierre Bourdieu. Fela a donné au continent africain son premier genre musical moderne, l'afro-beat, que l'on pourrait, sans trop faillir, expliquer comme un retour du jazz à l'état primitif.
A la fin des années 60, il a parcouru les Etats-Unis avec les Koola Lobitos, son premier groupe, pour jouer ce highlife jazz élaboré dans les clubs de Lagos et de Londres mais qui laisse le public plutôt indifférent. A cette déconvenue s'ajoute celle de se voir constamment humilié : les agents l'arnaquent et il doit endurer les pires vexations des services d'immigration. Cette galère l'amène à une prise de conscience. "J'étais confronté à une autre réalité de l'homme noir. J'y ai appris une dimension que j'ignorais du passé africain."
Beaucoup disent que c'est aux Etats-Unis que Fela a compris l'Afrique. A son retour à Lagos, il cite Malcolm X, salue ses amis le poing fermé à la Black Panthers et invente cet afro-beat, support de ses nouvelles préoccupations panafricaines. Pourtant, si cette émancipation intellectuelle peut s'effectuer aux Etats-Unis dans un contexte d'hostilité amortie par certaines dispositions constitutionnelles, au Nigeria, où les généraux dictateurs s'engendrent à l'identique, à la manière de poupées russes galonnées, elle débouche rapidement sur un engrenage de provocations et de violences. Dès lors, Fela devient un musicien dissident, un artiste supplicié, un leader politique, un héros populaire. On ne compte plus les procès, les arrestations, les passages à tabac, les enquêtes administratives, les menaces dont il fut l'objet, qui aujourd'hui nourrissent sa légende. Pour ne pas avoir voulu respecter cette frontière
inviolable séparant le symbolique du réel, implicitement stipulée dans le contrat que passe l'artiste avec la société, Fela va s'attirer les foudres des juntes militaires successives. Olesegun Damisi, percussionniste de Femi, recueilli par Fela dans sa république utopiste de Kalakuta à l'âge de 14 ans, parle de son protecteur comme on devine un contemporain de Jésus témoigner sur le Nazaréen : "On n'imagine pas ce qu'il a pu souffrir, et tout ça pour nous." Depuis qu'il n'est plus, Fela fait l'objet d'un culte, sorte de christianisme afrocentriste mâtiné de sorcellerie yoruba. Devenu en quelque sorte une entité multiple, politique, culturelle et spirituelle, Fela a su installer au Nigeria un pouvoir non homologué et pourtant bien réel qui nécessairement, à sa mort, devait se reporter sur l'un de ses fils, dont tout le monde attend qu'il en assume l'exercice avec charisme. Comme il en fait lui-même l'aveu, avec ce mélange de bravoure et de lassitude face à l'immensité de la tâche, Femi n'avait pas le choix.
Cette semaine, plusieurs événements ont mis le Nigeria sur le devant de l'actualité. L'écrivain Wole Soyinka, prix Nobel de littérature 1986, séjournait brièvement à Lagos après un exil de quatre ans. Ayant fui le régime ubuesque du général Sani Abacha, décédé au printemps dernier dans un accident d'avion, son retour devait signifier pour l'ensemble du peuple nigérian que les conditions d'une véritable démocratisation, après trente-huit ans d'indépendance chaotique marqués par huit coups d'Etat, une guerre au Biafra et de nombreux soulèvements, se trouvaient enfin réunies. On laisse entendre que Soyinka pourrait devenir le prochain président élu lors d'un scrutin annoncé pour mai 99.
La tragédie de Jesse, localité située dans la région du delta du Niger, à quelque trois cents kilomètres au sud de Lagos, prouvait en revanche que, si le vent du changement commençait à souffler sur lui, le pays allait devoir supporter longtemps encore l'égarement d'élites spoliatrices qui l'avaient réduit à l'état de navire en perdition. Agglutinées autour d'un pipeline de pétrole brut qu'elles "vandalisaient" avec jerricanes, seaux et baquets, cinq cents personnes devaient périr brûlées après qu'une étincelle, vraisemblablement provoquée par une moto, n'enflamme tout un quartier. Quand on sait que le Nigeria est le cinquième producteur de pétrole au monde, qu'en raison du détournement persistant des fonds alloués par les compagnies européennes à l'entretien des puits et des raffineries le pays connaît une pénurie d'essence sans précédent, on comprend mieux l'impression de dérive qui ici affleure l'esprit.
Ce 15 octobre, Fela aurait eu 60 ans. Femi avait choisi cette date pour convoquer la presse à l'Africa Shrine ("le sanctuaire"), club créé par son père dans le quartier de Surulere, puis déplacé à Ikeja après l'attaque de la concession Kalakuta. Ouvert en juin 78, son existence n'a cessé depuis de provoquer des disputes légales. Un jugement daté du 19 octobre en ordonne d'ailleurs la fermeture pour le 31 janvier 99. Une vingtaine de pétitions circulent actuellement pour tenter de faire échec au projet de fermeture.
Situé sur Pepple Street, l'une de ces innombrables ruelles qui font d'Ikeja un dédale grouillant et cabossé, le Shrine attire dans ses parages la faune des désoeuvrés mais aussi des petits négociants qui, derrière des étals branlants, vendent cigarettes, barres de confiserie, berlingots d'eau, sodas, brochettes et marijuana. Le Shrine fermé, toute une micro-économie serait en péril. Mais cela signifierait surtout la disparition d'un lieu symbolique de résistance par la fête.
La survie du Shrine n'était pourtant pas à l'ordre du jour quand Femi, entouré de ses oncles, de sa soeur et de quelques responsables culturels, annonça devant une cinquantaine de journalistes le lancement de son mouvement M.A.S.S. : Movement Against Second Slavery. En 1979, de retour à Lagos, après un nouveau séjour en prison et un exil écourté au Ghana, Fela avait également créé son parti, le Movement Of the People, avant d'annoncer sa candidature aux élections présidentielles de 83. Le discours de Femi n'est d'ailleurs pas différent de celui assené par Fela au cours de sa turbulente carrière : "Je ne suis rien tant que l'Afrique et le Nigeria n'auront pas retrouvé leur dignité... Mon père reprenait déjà des idées propagées par d'autres, Malcolm X, Martin Luther King, Kwame Nkrumah. Ce message n'a pas encore été entendu. Rien n'a fondamentalement changé. J'aimerais avoir une vie agréable et profiter des bonnes choses. Mais si je me pose cette simple question, "Est-ce que mon fils a un avenir dans ce pays ?", la réponse est forcément "non". Serait-il alors prêt à endurer les mêmes souffrances que son père ? "Fela a tellement donné, tellement supporté pour son peuple que si quelqu'un osait s'en prendre à moi aujourd'hui, ce serait le chaos, l'anarchie, la révolution. Je suis un oeuf. Je suis protégé parce que je suis du même sang. Je suis une bombe à retardement."
L'audace seule ne suffirait pas à le rendre attachant. Femi montre aussi cette lucidité qui lui fait dire, presque en aparté, "Il faudra plus d'une génération pour remettre ce pays en état." Et lorsque vient la remarque que pareil découragement précoce dote toute son action d'un éclairage vacillant, il répond, sincère, désarmé : "Je me sentirais coupable si je n'essayais pas..."
Non, Femi Kuti n'est pas un "fils de" comme les autres. C'est d'ailleurs ce qui nous inquiète : à le voir mener si ardemment ce combat multiple contre les phénomènes visibles et ceux qui ne le sont pas, quelque chose nous dit que tout peut arriver, la folie comme la mort. Ainsi, cette matinée qui avait débuté par une minute de silence, suivie par l'écoute d'un titre de son nouvel album, devait s'achever par le découpage d'un énorme gâteau d'anniversaire illuminé de soixante bougies. Entre-temps, on avait parlé du prix du pain, des coupures de courant, de la pénurie d'essence et de médicaments. Evoqué également le souvenir de Sola, soeur de Femi et Yeni, morte peu après leur père, pour n'avoir pu bénéficier à l'hôpital d'un traitement adapté. Quand on sait que le professeur Koye Ransome-Kuti, leur oncle, fut ministre de la Santé, on imagine la réalité sanitaire du pays. Entre meeting politique, lancement promotionnel d'un disque et cérémonie d'anniversaire, Femi venait de se mettre en demeure de prouver qu'il était digne de son illustre géniteur et d'assurer ceux qui en doutaient encore qu'il serait désormais autre.
Fela Kuti est aujourd'hui béatifié. Lui qui pour nom de guerre s'était choisi Anikulapo, "celui qui a la mort dans sa poche" en langue yoruba, a finalement réussi à y mettre aussi les vivants. Les politiciens, qui l'ont combattu sans relâche, l'utilisent pour obtenir l'écoute du peuple, les musiciens pour acquérir une crédibilité, les vendeurs de T-shirts, de badges ou de casquettes à son effigie pour manger. Et si vous avez l'impudence de les questionner sur les copyrights, ils vous répondent que Fela est autant leur père qu'il est celui de Femi.
Tout ce monde s'était donné rendez-vous au stade de Tafawa Balawa, vaste enceinte de béton habituellement réservée aux matchs de base-ball où un concert gratuit, cofinancé par l'ambassade et l'Alliance culturelle française, réunissait environ 30 000 personnes. Ainsi Femi souhaiterait pouvoir faire du 15 octobre un Fela's day, donnant lieu chaque année à des manifestations culturelles.
Dans une atmosphère pour le moins électrique rappelant les festivals d'antan, avec mouvements de foule, jets de bouteilles, débordements de service d'ordre et même, sur la fin, tirs de mitraillette, le plateau proposait quelques noms de la scène nigériane : Lagbaja, Charlie Boy, Bright Chimezie, ainsi qu'un échantillonnage de la progéniture de Fela : sa fille Shalewa, ses fils Kunle, Seun et Femi. Car un an après la disparition du père, il apparaît que sa succession artistique n'est pas encore entérinée. Seun, âgé de 16 ans, accompagné par l'orchestre de Fela,
Egypt 80, semble en effet déterminé à contester à son demi-frère Femi la couronne de roi de l'afro-beat.
Mais en attendant que la barbe pousse au menton de Seun, la vedette est Femi, dont chaque apparition a valeur de test pour lui, pour le public, pour ses détracteurs. Comme si une question restait constamment suspendue au-dessus de sa tête : est-il celui que l'on attend ? Avant de pouvoir totalement rassurer sur sa dimension messianique, Femi vient de sortir le meilleur album d'afro-beat depuis fort longtemps. Produit par Sodi, jeune Français qui, pour avoir travaillé avec Fela, connaît toutes les ressources de cette musique,
Shoki shoki marque le passage d'un genre, caractérisé jusqu'à présent par l'hypnotisante longueur de ses morceaux, à un format plus radiophonique, à une dynamique plus dance-floor. A l'écoute de ces "tourneries" endiablées assorties de cuivres triomphants, on réalise que, pour le combat qu'il souhaite mener, Femi possède au moins un redoutable atout dans son jeu. Car derrière lui, ce sont les trompettes de Jericho qui résonnent et éclaboussent l'air tiède de formidables séquences aux sculptures harmoniques insistantes.
Quand Femi est sur scène, entouré de Yeni, Funke et de Shade, le visage peint, habillées de lamelles de tissus, rubans et cordelettes rouge et or, falbalas donnant à leur danse la gestuelle et l'érotisme ondulant d'un feu de sabbat, la bière Star et les joints de yamba ont eu bien le temps de vous péter le groin. Femi sur scène, ce sont des instants de grâce hachés par d'innombrables défauts. Son chant perd assez souvent la tonalité mais son père n'était pas Marvin Gaye non plus. Son saxophone révèle bien vite des limites techniques que l'énormité du souffle ne saurait totalement compenser mais Fela était aussi loin de Charlie Parker qu'Albert Raisner de Sonny Boy Williamson.
On aimerait pouvoir échapper au jeu stérile des comparaisons, mais à voir Femi torse nu et saxophone en bouche, entouré de danseuses tribales, comment ne pas songer au père ? Son jeu de scène prouve au moins qu'il se cherche encore une théâtralité qui puisse dispenser des inévitables rapprochements. On y trouve encore beaucoup de maladresse et un certain manque d'assurance. Pourtant, au bout de cet enchaînement de faiblesses, il y a une force qui, lorsqu'elle entre en synergie avec le moteur du groupe, touche quelque chose à l'épicentre de vous-même. Si Femi accorde au répertoire de son nouvel album la meilleure part de son spectacle, il lui faut toujours consentir à l'exécution d'un morceau de son père, le très long et envoûtant B.B.C. (Big Blind Country) ou ce Clear road to Jagajaga, sorte d'Anarchy in the UK version yoruba. "Si c'était moi, commente Femi au sortir de la scène, je n'en ferais rien. Mais ici ou au Shrine, ne pas jouer un titre de Fela serait sacrilège. En Europe, je n'interprète que mes titres." Et comme pour mieux évacuer ses propres défauts, il donne alors à ceux de Fela une importance que n'importe quel biographe ferait flotter bien haut au pavillon des faits de gloire : "Mon père baisait trop de femmes et fumait trop de ganja." Et de vanter l'organisation, l'efficacité, les joies du sport et du mariage.
Il est devenu à Femi d'autant plus difficile de s'affranchir de l'influence de Fela que sa disparition physique lui a donné un caractère de parfaite immanence. Comment tuer le père quand il est déjà mort ? Lorsque vous lui demandez si Fela est venu le visiter depuis son décès, il vous répond sans montrer d'étonnement, peut-être parce que cette question sera toujours mieux comprise en terre africaine qu'ailleurs : "Jusqu'à présent, je m'étais efforcé de rester sourd à ses appels. Par peur. Il y a quelques jours, il est apparu au cours de mon sommeil. Il levait la main et me disait ces choses qu'il ne m'a jamais dites de son vivant : "Nous n'avons pas été très proches toi et moi. Ne m'en veux pas. Je t'aime." Femi Anikulapo-Kuti a sans doute chaussé les bottes de Fela pour une croisade bien incertaine, mais à 36 ans et avec courage, il essaie enfin de naître.

Francis Dordor
Femi Kuti, Shoki shoki (Barclay/Polygram).


Le disque du jour : Femi Kuti, "Day by Day"
On le disait cinglé, perdu pour la musique : c'est pourtant avec un album prodigieux que revient Femi Kuti. En fils digne et révolté de Fela, il chronique aujourd'hui l'urgence, la folie et le chaos du Nigeria – et rénove l'Afro Beat.
Créé le 04 novembre 2008 - par Francis Dordor

Pour tout dire, on a craint pour la santé mentale de Femi Kuti. Depuis cinq ans, les rumeurs les plus alarmantes parvenaient de Lagos par rafales. “Il a viré tous ses musiciens et ne veut plus voir personne.” “Il reste enfermé chez lui à taper sur les touches d’un piano.” Le pic d’alerte fut atteint avec la publication dans un quotidien nigérian d’un article dont le titre avait de quoi rendre perplexe : “Femi Kuti a été vu en train d’errer dans le centre de Lagos complètement nu, fumant un joint.” Femi : “En lisant ça, je dois dire que j’ai mis un certain temps avant d’admettre qu’il pouvait s’agir de moi. Je suis allé demander des explications au journal et voilà ce que l’on m’a répondu : “Ah ! Mais si vous êtes venu aussi vite, c’est que forcément nous avons écrit la vérité !” J’en suis resté coi.”
Hier, parce qu’il voulait révolutionner la musique de son pays pour en refléter la réalité catastrophique, son père Fela Kuti s’exposa à la vindicte, à la violence d’état et ne put éviter la calomnie. Aujourd’hui c’est au tour de Femi d’en passer par là. “J’ai compris que derrière ces ragots, il y avait une volonté politique, celle de me nuire, de me discréditer parce que personne au Nigeria n’a intérêt à voir un fils de Fela devenir trop populaire. J’ai alors compris que pour convertir cette hostilité en énergie créatrice, il me faudrait du temps. Si j’arrivais à prouver que je suis un meilleur musicien aujourd’hui que je ne l’étais hier, alors les gens abandonneraient ces médisances.” Voilà pourquoi, pendant sept ans, Femi s’est mis à travailler le piano et la trompette dans son salon à raison de huit à douze heures par jour. Voilà pourquoi dans Oyimbo, du splendide Day By Day, il chante “Le salut vient de l'intérieur... résolument par la musique.”
Ces dix dernières années ne lui auront rien épargné. Après la mort de son père en 1997, suivie quelques mois plus tard par celle de sa sœur Sola, Femi a vécu un autre drame familial. Sa mère Remi Kuti, indéfectible soutien de sa carrière, est décédée en 2002. “Tout s’est écroulé. Les musiciens de mon groupe, Positive Force, profitèrent d’une tournée en Europe pour disparaître, ma maison de disque (Barclay) m’a lâché, les cadres de l’organisation politique que j’ai fondé, M.A.S.S. (Movement Against Second Slavery) m’ont trahi et ma femme a demandé le divorce et la garde de notre fils, Made (le couple s’est depuis réconcilié)…”
Aujourd’hui, cet invraisemblable chaos trouve sa raison d’être dans Day By Day, son sixième album. Ce disque est un témoignage particulièrement éclairant sur le quotidien de Lagos, capitale du Nigeria, ville monstresse, Gotham City africaine livrée au saccage méthodique de Jokers en boubous de notables. Le Nigeria, c’est bien simple, semble faire depuis trente ans les frais du délire nihiliste d’un cartel de Néron fermement décidés à tout saboter, à ne rien laisser en état de marche, du moindre centimètre de route bitumée aux institutions publiques. Au début des années 70, l’Afro Beat est né de ce scandale qui n’est pas exclusivement nigérian, mais africain. Car l’Afrique est scandaleuse. L’immensité de ses ressources rend par comparaison obscène la pauvreté de ses habitants. La richesse de son peuple rend révoltantes la corruption et l’impéritie de ses dirigeants.
En dénonçant ce scandale, et notamment dans Demo Crazy, You Better Ask Yourself ou One Two, en déchirant le voile d’hypocrisie derrière lequel tentent de le dissimuler les responsables, Femi Kuti s’expose au scandale et aux ennuis. En décembre 2007, la police a investi son club, le Shrine, et arrêté 450 personnes. “Ils cherchaient des armes paraît-il.” Femi n’échappe pas en cela à la destinée de son clan, les Kuti, qui n’a jamais cessé de produire des insoumis dont son musicien justicier de père. Or s’il a toujours voulu se montrer digne de Fela, sur Day By Bay Femi s’affranchit musicalement de son modèle en soumettant des propositions personnelles, parfois par de-là les limites de l’Afro Beat. De sorte que s’il fait ici un pas de géant, c’est au sens coltranien du mot, "a giant step".
Le vrai défi pour lui consistait à capter l’énergie de Lagos, d’en ordonner le chaos, d’en traduire à la fois la puissance démentielle mais aussi la tristesse que l’on ressent à la longue, dimension un peu absente des précédents albums, Shoki Shoki et Fight To Win. Pour réaliser ce tour de force, il lui a fallu ainsi gravir un échelon de compétence de manière à recevoir et interpréter les multiples signes dont sa vie était saturée. Enrichi de ses nouvelles aptitudes instrumentales, il pu alors rénover l’esthétique de l’Afro Beat, semblant s’inspirer parfois des théories du compositeur George Russel (They Will Run) que Coltrane et Miles Davis appliquèrent pour se lancer dans l’aventure du jazz modal. “Je cite Coltrane et Davis dans Do You Know parce qu’ils ont été déterminants dans ma volonté de devenir un musicien. L’influence du jazz dans ce disque n’est pas le fruit d’un intérêt soudain.” Pour cette rénovation, Femi a pu compter sur ses nouveaux musiciens, dont une formidable section de cuivres, et s’appuyer sur la maîtrise de Sodi, qui pour avoir produit sept albums de Fela connaît non seulement l’Afro Beat comme sa poche mais en sait les possibilités infinies.
Si cet album reflète à ce point la vie à Lagos, telle qu’on la vit "day by day", c’est que rien de ce qui fait la folie de ses rues, la démesure de son espace, la violence de ses rapports, n’échappe à la sensibilité du musicien. Qu’il a su en restituer l’ambiance générale mais aussi l’intimité, celle des pleurs, des rires, des souffrances et des plaisirs. Et rien que pour cela, ce disque contient comme une part, même infime, de nous-mêmes

En prime, le teaser de l'album :


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Les Négresses Vertes, leur diversité d'influences et la France

Les Négresses Vertes incarnèrent un temps le métissage à la française. Dans un article célèbre, Jon Pareles, critique musical du New York Times, avait dit d'eux que plus ils mélangeaient les influences, plus cela sonnait français. Voici quelques extraits d'une interview qu'ils avaient donné aux Inrockuptibles à l'époque de leur heure de gloire...
Retour sur cette diversité d'influences...

"Dès que c’est un peu valse, accordéon, c’est Canavese, et quand c’est plutôt rumba, c’est Mellino. On fait un peu de tout. Mais c’est bien! Paulus joue super bien de la guitare funky, moi j’essaye de jouer du rock’n roll à l’accordéon, Helno chante dans la tradition française... On s’influence les uns les autres. Le groupe est très varié, nos disques aussi, même si ça sent les négresses vertes à plein nez. Quand tu joues notre disque, en deux mesures, tu sais que c’est nous. Les gens, tac! Ils nous identifient à la seconde.

Des personnages dans les chansons ?
Ce sont des caricatures ambulantes. Elles viennent parfois de gens qu’on connaît ou qu’on a croisés. On les invente! C’est ça notre famille nombreuse. Marcelle Ratafia, Zobi la Mouche, le Fanfaron, le Fellouze... Il y en a plein. Tiens, y’a Maurizio, le jeune Albert... Mais c’est bien d’inventer des personnages, non ?! C’est la chanson française, c’est notre tradition. Gainsbourg disait “Moi, je partirai, mais les femmes que j’ai créées resteront”. Il avait raison.

“La France à ses dimanches” ?
Un jour, on avait rendez-vous à une manif. Helno n’est pas venu, il a fait cette chanson pour s’excuser. “Quand le rêve est d’or, il me rendort”

L'interprétation...
A part Piaf, ces gens-là n’était pas de grands chanteurs stricto sensu, Fréhel n’avait pas un monstre de voix. Par contre, c’était un monstre d’interprétation. Et ça, chez nous, ça compte plus que tout. On n’est pas des monstres de voix ou d’instrumentation, mais on est assez bons au niveau de l’interprétation. Si les gens marchent avec nous, ce n’est pas grâce à la prouesse technique, c’est grâce à la prouesse du couer...

Ras le bol de  l'impérialisme culturel anglo-saxon ?
A un moment donné, c’est vrai qu’il ne se passait plus rien. Moi, j’écoutais du punk, puis tout d’un copup le punk-rock est devenu le hardcore et je ne pouvais pas saquer ça. Autant j’aime bien Clash ou les Pistols, mais le hardcore, non. C’est à qui jouera le plus vite. Et pour arriver à quoi ? A rien. C’est le contraire de l’énergie, ça. L’énergie n’est pas une question de vitesse ou de volume, c’est ce que tu exprimes avec tezs tripes. Enfin bref, tout d’un coup, il y a eu un vide. Plus rien ne venait d’angleterre ou d’Amérique, alors bon, j’ai un peu plus regardé chez moi. Dans Brel il y a une énergie plus forte que dans les Pistols. Gene Vincent; c’est 15 fois plus speed que Clash.
Ca a correspondu à notre maturité. Helno ne s’y retrouvait plus dans le punk, il s’est tourné vers quelque chose de plus personnel, de plus parisien.
Au même moment, il y a eu le déclic de la world music avec les Africains et les Nord-Africains. Nous, notre world music, c’est le folklore parigot. Et puis, on a grandi avec des Italiens, des Espagnols, des Algériens, des Polonais, on est nous-mêmes de toutes ces origines. Tout ça s’est retrouvé au bon moment, ça a apris. Tout est lié, comme pour la confection d’une chanson... Ou d’un bon couscous
L’avantage de la chanson française, c’est qu’on a grandi avec, c’était la musique de nos mamans, de nos taties, de nos mémés. Les meilleures chansons sont intemporelles, elles traversent toutes les époques.

Il y a tout un univers. Y’a nos fringues, nos gueules. Ces influences ne sont pas seulement françaises. On peut aussi penser à Noces de sang, à Affreux sales et méchants, au cinéma italien... Tout ce cinoche réaliste, fort en gueule, fort en verbe, en ambiance... Il y a aussi un coté Roul Ruiz, tout cet aspect baroque, latin, surréaliste. Le cinéma, la littérature, tout ce qui prête à rêver est bon pour nous

John Pareles (NewYork Times) : “Plus ils ont d’influences ethniques diverses, plus ils sonnent absolument français” ?
Plus tu vas chercher ailleurs, plus ce qu’il y a de profond en toi va ressortir (...) Et puis, regarde ce qu’on est, la tête qu’on a, les noms qu’on porte. On n’a même pas besoin de mettre les points sur les i, le disque doit faire son boulot tout seul. On ne dit plus comme sur le premier album “noir, jaune, rouge, couleurs, machin...”, non, terminé, on n’en parle même plus. Tout ça est évident, il suffit d’écouter notre musique, de regarder la pochette, voilà notre meilleur message pour des cons comme Le Pen.

Nous, c’est le bordel organisé, les Américains aiment bien aussi, ça les change. Eux, c’est la perfection; nous, on laisse les choses plus ouvertes. Par manque de métier, mais aussi surtout par naturel, par nonchalance.

Mano Negra, Pogues ?
On se sent proches des deux, peut-être encore plus des Pogues. On fait un peu a même chose qu’eux, on reprend ce qui avait été mis au oubliettes et puis on en fait une fête.

Le contraire de la France cafardeuse ?
Complètement. L’immigration qui fait flipper les gens, nous, ça nous fait rigoler.

La politique ?
Tout ça ne m’intéresse plus beaucoup, j’ai milité quand j’avais 15 ans, terminé. Aujourd’hui, ça passe par la musique. La guitare est un fusil. Si quelqu’un veut venir prendre mon biniou dans la gueule, je suis prêt...

Nous, on est comme l’équipe de france de foot. Et qui c’est qui marque ? Les immigrés, Cantona et Simba. C’est clair. Et là-dessus y’a rien à dire. Dans les buts Martini, à l’arrière Amoros, devant, Simba, au milieu Fernandez. Et l’entraîneur, c’est Platini! Alors, ça va, que Le Pen nous lâche! Les seuls purs français, c’est Blanc et Deschamps. Blanc en défense pour protéger le patrimoine, Deschamps au milieu pour la création champagne et les immigré font le reste... Et n’oublions pas Papin le beauf.
L’époque est à l’Europe, à l’ouverture des frontières, et c’est tout à fait compatible avec le respect des régionalismes. Quand les Anglais ou les Hollandais viennent en France en vacances, qu’est-ce qu’ils veulent? Du cantal qui pue, du calendos qui coule, du pinard qui bourre la caisse, et voilà. Et ça, ça va toujours exister. La pasteurisation ne passera pas. Le Pen non plus. Y’a rien à craindre pour les régions de la France profonde. Par contre, les mêmes qui défendent soi-disant la France sont en train de casser Paris. Tout le patrimoine culturel de Paname est en train d’éclater. Quand j’étais môme, j’étais au lycé Voltaire. C’est là, à Ménimuche que j’ai appris à jouer au billard et au baby-foot. Ils sont en train de raser tout ça. Toutes les petites rues, les collines, tu reconnais plus rien, ils ont tout pété. Gardons Paname!
L’intégration, c’est pas un problème pour moi. J’habite une cité depuis que j’suis môme. Y’a toujours eu toutes sortes de gens, des arabes, des portugais... Tout le monde est pote, y’a pas de racisme dans les técis. C’est les poulets qu’on n’aime pas, ou les bourges. 

Lili Boniche, On l'appelait l'Oriental

On l’appelait l’Oriental
Crooner. Lili Boniche, titi juif de la casbah d’Alger, s’est éteint à 86 ans.

Bouziane Daoudi, Libération
jeudi 20 mars 2008

«S’il vous plaît Lili, chantez-moi votre chanson.» C’est ainsi que le député François Mitterrand demandait, à la fin des années 40, au chanteur algérois de lui interpréter son succès l’Oriental quand il se rendait au cabaret le Soleil d’Algérie se distraire après une séance de nuit à l’Assemblée nationale. Lili Boniche avait adapté tango, mambo, swing et autres airs internationaux à la mode; crooner au chant «francarabe», il est mort discrètement le 6 mars à Paris, sans écho, fidèle à sa personnalité modeste.
Sentimental. Dernière star juive de la mélodie maghrébine, Elie «Lili» Boniche détestait entendre qu’il jouait de la musique «judéo-arabe». «Est-ce qu’on dit d’un musicien musulman qu’il joue de la musique islamo-arabe ? Je joue de la musique arabe, un point c’est tout !» disait celui qui vient de clore la saga d’une génération de musiciens juifs nord-africains, après la disparition ces dernières années des Algériens Reinette l’Oranaise, Blond-Blond et Salim Halali, des Tunisiens Raoul Journo et Kahlaoui Tounsi. Outre l’Oriental («On m’appelle l’Oriental/ Parce que je suis sentimental»), que reprendra Enrico Macias, Lili Boniche a chanté aussi Bambino et la saudade primesautièred’Alger Alger («De son soleil/Je ne puis me passer»).
Elie Boniche est un titi de la casbah où il est né en 1921, rue Randon. «Bijoutier et joueur de mandoline, mon père venait d’Akbou, en Kabylie. D’ailleurs, quand mes parents s’engueulaient, ils le faisaient en kabyle pour que les enfants ne comprennent pas», se souvient le chanteur qui trouva sa vocation en entendant à Alger une chanson de Saoud Médioni, dit l’Oranais, maître de l’art andalou - qui fut gazé en déportation après son installation à Paris.
Radio Alger. Boniche doit faire des efforts pour persuader son père de le laisser partir trois ans à Oran apprendre au contact de Saoud l’Oranais. De retour à Alger, il joue de l’arabo-andalou dans diverses «sociétés musicales» et se forme pendant deux ans aux subtilités algéroises d’un genre décliné en une quinzaine de noubas, suites musicales répandues dans tout le Maghreb et dont chaque bastion constitue une sorte d’école stylistique. Un jour, avec trois copains, Boniche parvient à se faire auditionner par le directeur de Radio Alger. «Je lui ai demandé de me laisser chanter cinq minutes. ça a duré… Il m’a dit de revenir quinze jours plus tard et m’a confié une heure d’émission chaque semaine», racontait celui qui deviendra ainsi une vedette nationale à 15 ans à peine. «J’animais beaucoup de fêtes. Mais vers minuit, voyant les gens s’assoupir, je me demandais comment les réveiller. Alors, j’ai commencé à écrire des chansons mélangeant le français et l’arabe. ça a marché tout de suite.»
Comtesse. Arrivé à Paris, Lili Boniche est embauché au Soleil d’Algérie, rue du Faubourg-Montmartre. «Mitterrand me disait : "Je vais à l’Assemblée et je reviens vers 2 heures. Lili, restez-là."» Boniche rencontre une comtesse qui tombe amoureuse et lui dit : «Je ne veux plus que tu chantes.» Il abandonne la musique en 1949, se lance dans des affaires qui capotent. Et revient à la chanson à la fin des années 80, animant les fêtes communautaires jusqu’à ce que le producteur Michel Lévy le relance via la collection discographique «Trésors de la chanson judéo-arabe». Retour en grâce pour le crooner de la casbah, qui se fait photographier par Mondino, se produit au Japon et aux Etats-Unis. «Quand quelqu’un me disait un mot qui m’inspirait, le soir, j’en faisais une chanson. C’est le public qui m’a fait revenir.»
Lili Boniche s’était ensuite retiré à Cannes, où il recevait ses amis musiciens musulmans d’Algérie, avec qui il lui arrivait de faire encore la nouba.




Hommage : Le crooner de la Casbah est mort
Lili Boniche, chanteur algérien de tradition judéo-arabe, a affolé les brunes, les blondes vénitiennes et même le président Mitterrand. Il est mort le 6 mars dernier à 85 ans. Philippe Robert l’avait rencontré en 1998 pour Vibrations
25 mars 2008

C’est un curieux label, une adresse que les esthètes du CD n’aiment pas partager. Son nom, A.P.C., est surtout connu dans le monde de la couture. Les vêtements de Jean Touitou sont appréciés pour leurs coupes et leurs lignes très pures. Ce sont des créations qui croient à la sobriété dans l’élégance. Ce même souci du non-frelâté se retrouve dans le catalogue d’A.P.C. Records. Quelques sorties témoignent chaque année de cette recherche de la saveur par la pureté. Le petit catalogue n’exclut pas les métissages, mais ceux-ci doivent privilégier le vrai au dépend de l’édulcoré. On y trouve les guitaristes F. Robert Lloyd et Sonny Sharrock célébrant les noces d’un jazz teinté de blues harmolodique. Jonathan Richman, Rachid Taha et Pascal Comelade reprenant chacun à leur façon «Mustapha», un standard du Moyen Orient. Hiroshi Fujiwara pliant le thème du film «Voyage au bout de l’enfer» aux rythmes dubs. Aujourd’hui, c’est au tour du merveilleux chanteur algérien Lili Boniche témoin plus que vivant d’une culture maghrébine populaire de sortir un disque sur A.P.C. Cet artiste original n’attendait qu’à être redécouvert. C’est chose faite.

La carrière musicale de Lili (pour Elie) Boniche est faite d’apparitions et de disparitions. Officiellement né en 21 (par coquetterie semble-t-il, il préfère annoncer 1923) dans une modeste famille de la casbah d’Alger descendant de Juifs expulsés d’Espagne, Boniche a toujours eu la baraka. «J’ai de qui tenir. Mon père aimait déjà la musique. A la maison, il jouait de la mandole. A onze ans, j’ai quitté l’école et il m’a fait recevoir par Saoud l’Oranais. Celui-ci, un des principaux maîtres du Haouzi, m’a enseigné des airs populaires inspirés de la musique traditionnelle arabo-andalouse que j’ai immédiatement adorés et appris avec facilité. Je jouais du luth et ça me venait simplement.» Jeune prodige vite repéré, il intègre quelques sociétés classiques réputées comme La Moutribia et El Moussilia.A quinze ans, avec quelques amis musiciens et au culot, il se rend à Radio Alger. «Je voulais que le directeur de la station écoute ma musique cinq minutes. Cela a duré une bonne demie heure après quoi il m’a dit: “C’est bon, tu as ton émission.”» Lili Boniche dit qu’il est né «dans la crépine et que ça porte bonheur.» On veut bien le croire. «J’animais une émission de radio hebdomadaire. Une heure de concert en direct: un rêve!» dit-il avec un sourire entendu.

Tandis que tout le monde voit en lui un grand espoir de la musique traditionnelle, Lili Boniche écoute ce qui se passe à côté du Maghreb. D’Alexandrie à Paris, la musique arabe s’acoquine dans les clubs avec le jazz et le flamenco, perméable à l’afro-latinisation. L’Algérois Abdel Gobansi, le Marocain Salim Hilali et l’Egyptien Mohamed Abdel Wahad composent des rumbas. Tangos et paso-dobles sont à la mode caracolant dans un joyeux mélange. Lili Boniche en profite pour adapter quelques succès à la sauce locale plus épicée comme son inénarrable version de «Bambino». C’est ainsi qu’il dit avoir «inventé» le francarabe «un mélange de français et d’arabe» et composé des centaines de chansons. «Je ne me souviens plus très bien des dates ni de leur nombre exact. Peut-être trois cents, peut-être plus. Je les notais soigneusement à l’encre de Chine dans un cahier d’écolier. Et j’écrivais gros pour être sûr de pouvoir les déchiffrer lorsque je serais vieux» confie-t-il ému. «J’ai composé “L’Oriental” popularisé par Enrico Macias et c’est Blond-Blond qui a déposé cette chanson et perçoit toujours aujourd’hui les droits à ma place. Je ne faisais pas attention à tous ces détails. Les chansons me venaient rapidement, avec facilité et certains, plus malins, les entendaient et les reprenaient à leur compte» dit-il sans animosité, enchaînant sur les paroles du «délit»: «Et l’on m’appelle l’Oriental, Ana ouahed sentimental, pom, pom, pom, pom.»

Des anecdotes, Lili Boniche en a des douzaines à revendre. Et il ne se fait pas prier pour les raconter, ne rechignant pas à la besogne. C’est ainsi que dans les années cinquante François Mitterand alors encore député vient régulièrement l’écouter au «Soleil d’Algérie», un cabaret parisien du faubourg Montmartre. «Une habitude qu’il a longtemps conservée. Jusqu’à la fin il a apprécié ma musique. Parfois Roger Hanin me téléphonait tard dans la nuit pour que je vienne donner un mini concert d’une heure en privé.» Sa «carrière», un mot qu’il n’affectionne guère, il l’a bâtie en dilettante passionné, sûr de son talent. Avec une déconcertante facilité, comme si la chance devait toujours être au rendez-vous. Une vie de série B à l’américaine, pleine de rebondissements. «J’ai rencontré une vraie comtesse française au “Soleil d’Algérie”. Nous nous sommes mariés et comme elle était très jalouse des filles qui tournaient autour de moi – ma musique les rendait dingues – j’ai arrêté la scène pendant vingt ans. Nous sommes retournés à Alger où j’avais quatre cinémas. Et puis je chantais occasionnellement dans les fêtes des amis, dans les bar-mitsva.»

Les «évènements» comme il les appelle – et sur lesquels il préfère ne pas s’étendre – le ramènent en France où il ne perd pas le nord. Car en plus d’être une espèce de Dean Martin de la Casbah, notre crooner est aussi un homme d’affaires averti. «J’ai repris une société de restauration industrielle, “Le Menu Parisien”, dont j’ai fait passer le nombre de couverts de 300 à 18 000 par jour. On voyait mes camions partout dans Paris avec leur Tour Eiffel. Puis j’ai monté une boîte de fournitures de bureau avec une vingtaine de représentants. Je suis même allé à Phoenix en Arizona. Pour voir si je pouvais y faire quelque chose!» Et la musique? «Je n’ai jamais vraiment arrêté. Je donnais des concerts avec mes musiciens et je composais.»

A 75 ans, Lili Boniche se porte comme un charme et coule des jours heureux à Cannes sur la Côte d’Azur où il s’est retiré avec sa femme Josette. Enjoué, l’œil rieur et charmeur – il a, paraît-il, fait chavirer bien des cœurs – il raconte ses concerts dans le monde entier «de Berlin au Japon» et l’atmosphère de liesse avec force détails pittoresques. Il se souvient mélancolique de ses confrères et consœurs «Line Monty, Reinette l’Oranaise ou Sylvain Ghunassia le père d’Enrico Macias, des soirées chaâbi avec Hachemi Guerouabi, Mohamed Lamine et Hamidou», des films dans lesquels il a joué comme «Le Grand Pardon». Du documentaire qu’Anaïs Prosaïc et Michèle Collery consacrèrent aux «Crooners de la Casbah». Et de «Elli Ghir» sa chanson sur la jalousie qui illustre «La vérité si je mens» avec «Viens viens à Juan les Pins» de Blond-Blond.

C’est une photographe éprise de ses chansons qui le met en contact avec Jean Touitou qui, le hasard faisant bien les choses – Boniche parle encore une fois de sa «bonne étoile» – distribuait un de ses disques au Magasin Général. «Je ne connaissais pas Monsieur Touitou qui a débarqué à Cannes par avion avec sa secrétaire pour me proposer d’enregistrer à Paris. Un vrai conte de fées! C’est quelqu’un d’une gentillesse extraordiniare. Et très chic. Pour tout vous dire, il a été surpris que je n’aie pas de quoi écouter de la musique à la maison. Alors il est parti m’acheter un poste pour écouter les CD.» D’ailleurs le combi hi-fi trône toujours sur le piano dans le salon. «Et ne marche plus très bien» s’empresse-t-il d’enchérir en montant le volume au maximum. Lili Boniche écoute peu de musique si ce n’est à la radio. «J’aime surtout le flamenco et le jazz.» «Et Lara Fabian» rajoute Josette en rigolant! Il connait le Raï, Rachid Taha et Cheb Mami. «La politique, c’est pas mon truc. La situation actuelle en Algérie est dramatique. Catastrophique. Mais ma musique parle d’amour, et les jeunes, ils m’adorent.» Là, il marque une pause et pour argumenter ses dires entonne en tapant dans les mains «Toi tu pries assis et moi je prie debout. Que tu sois blanc, noir ou café au lait, ça ne t’empêchera pas de faire “olé olé” au son de ma guitare qui fait des échos. Il n’y a qu’un seul Dieu et nous sommes tous égaux.» Une chanson qui figure avec ses tubes «Alger Alger» et «Pedro le Toréador» sur son dernier disque produit par Bill Laswell. «Jean Touitou avait prévu cinq jours en studio. Il n’en a fallu que deux. Deux jours de bonheur! Touitou, le casque sur les oreilles, pleurait à la fin des prises tandis que l’Américain nous disait «OK, super terrific!» Il faut dire que j’ai un orchestre terrible. Un bon pianiste, Maurice El Medioni, et un fabuleux violoniste, Maurice Sellem.»

Loin des clichés du folklore maghrébin, Bill Laswell offre l’idéal écrin, modernisant les classiques de Lili Boniche sans les vulgariser, inscrivant «Alger Alger» dans sa myriade de projets cosmopolites tout en sachant s’effacer. Trop heureux de faire le zigotto à l’Elysée Montmartre et de se produire bientôt à Marseille, Lili Boniche dit «tout oublier quand il est sur scène.» Le regard pétillant de malice, il rêve quelques instants d’une Amérique qui l’accueillerait à bras ouverts, d’un éventuel «succès là-bas». Il se voit déjà en haut de l’affiche à New York, avec «l’Américain Bill Laswell». «Ce serait bien, non?» Et pourquoi pas? Quand on est né dans la crépine, la baraka ne peut que vous sourire!

Philippe Robert

Compay Segundo, du rhum, des femmes et du son


Patrick Labesse, Le Monde
Mercredi 16 juillet 2003

Quand on est une légende, cela induit parfois des effets douteux. Compay Segundo, l'artiste cubain le plus connu du grand public, grâce à sa participation au projet collectif "Buena Vista Social Club" et à son titre "Chan Chan", en savait quelque chose. Le lundi 7 juillet, en France, le pays où sa carrière internationale a réellement pris son envol au milieu des années 1990, une rumeur venue d'Espagne l'annonçait déjà comme mort, alors qu'il se battait encore, chez lui, pour prolonger son bonheur de vivre.

Il voulait faire mieux que sa grand-mère. Elle avait tenu, elle, jusqu'à 115 ans, déclarait-il en novembre 2002 à La Havane où il fêtait alors son 95e anniversaire. Deux mois plus tard, toujours élégant et l'œil pétillant, à la cafétéria du studio Abdala, situé dans un quartier chic de la capitale, il fanfaronnait comme un jeune homme. Lançant des sourires malicieux aux femmes de l'assistance, le chanteur réaffirmait son amour de la France, sa passion pour Zola ("Un écrivain sincère qui écrivait avec beaucoup de respect pour le peuple et dénonçait l'injustice"), l'amour et les fleurs. Il évoquait ses projets de nouvel album qui devait faire suite à Duets (East West), rassemblant des duos enregistrés avec, entre autres, Khaled, Cesaria Evora, Charles Aznavour, Silvio Rodriguez.

Malgré cet indéfectible appétit de vivre, cet optimisme à tout crin qui le caractérisaient, miné par une longue maladie l'ayant considérablement usé ces derniers temps et contraint d'annuler une tournée d'été en Europe, Maximo Francisco Repilado Munoz, dit Compay Segundo, s'est éteint à La Havane dans la nuit du 13 au 14 juillet. Selon East West, sa maison de disques en Espagne, il a succombé à un arrêt cardiaque.

"Je ne m'imagine pas mourir un jour", écrit-il dans Clara bella, l'une de ses anciennes chansons - reprise sur l'album Yo Vengo Aqui et sur le double album Antologia (East West). On aurait fini par le croire tant il savait se montrer persuasif. Passer un moment avec lui, c'était prendre une grande leçon de bonheur.

Les secrets de sa joie de vivre ? "Le cigare, les fleurs, le rhum et les femmes". "Je fume depuis l'âge de 14 ans, c'est-à-dire l'époque où, pour aider ma famille, j'ai commencé à travailler comme tabaquero, rouleur de cigares. Ce métier, je l'ai exercé jusqu'à la retraite. Très tôt, tout en travaillant à la manufacture de Santiago, j'ai fréquenté le monde des chanteurs trovadores. A un moment, j'ai quand même laissé tomber un peu le travail du cigare, pour me consacrer davantage à la musique. Je l'ai repris à la manufacture H. Upmann de La Havane lorsque, avec Lorenzo Hierrezuelo, on a décidé d'arrêter notre duo Los Compadres, créé en 1948."

Espiègle, malicieux, d'une stimulante compagnie, il était, affirmait-il un brin cabotin, "le dernier des Mohicans, l'ultime représentant de la grande époque du son", musique rurale apparue à la fin du XIXe siècle dans la province de l'Oriente, à l'est de Cuba."Aussi longtemps que je vivrai, je ferai tout pour qu'il ne tombe pas dans le sac de l'oubli. C'est une musique tendre et romantique, tout le contraire de la salsa, qui manque terriblement de cœur."

En novembre 1997, toujours gaillard et le sourire en coin, il avait fêté ses 90 ans sur la scène du Théâtre national de La Havane. Un gala organisé avec des invités de marque tel Silvio Rodriguez, brillant poète de la nueva trova (la nouvelle chanson engagée, au vocabulaire poétique, apparue à la fin des années 1960), des fleurs, des caméras, des médias internationaux.

Tout cela était inimaginable seulement un an plus tôt. Compay Segundo se produisait alors dans le restaurant d'un hôtel, à La Havane, chantant pour des touristes ignorant tout de sa gloire passée. Né à Siboney, un village côtier près de Santiago, le berceau du son, il acquiert le surnom qui le rendra célèbre seulement à la fin des années 1940 à La Havane où, avec Lorenzo Hierrezuelo, il crée le duo Los Compadres (Les Compères), dans lequel il chante la seconde voix, dite "segunda".

Fils d'un conducteur de locomotive employé par la Compagnie des mines, il aura joué auparavant de la clarinette dans la fanfare municipale de Santiago puis au sein du groupe de Miguel Matamoros, où se révélera le chanteur Benny Moré ; il aura côtoyé Sindo Garay, l'un des auteurs et interprètes les plus célèbres de la populaire trova ;, il se sera fait fabriquer un instrument à sept cordes doubles baptisé "harmonico", qui ne le quittera plus.

Sa carrière de musicien commence en 1934, quand il rejoint La Havane avec le chanteur Nico Saquito, puis au sein du Cuarteto Hatuey, créé par Evelio Machin. Avec ce dernier, il part au Mexique, où il grave ses premiers 78-tours.

A leur retour, tous deux enregistrent avec le trio Cuba. Ce sera le premier disque fait sur l'île. "En ce temps-là, raconte Compay Segundo, les percussions étaient encore un peu mal vues à Cuba. Les gens préféraient danser sur les valses, le danzon ; il y avait des clubs pour Blancs et des clubs pour Noirs." Avant d'être admis dans les dancings de La Havane, le son fut longtemps jugé trop rustique, trop vulgaire, par la bourgeoisie locale.

Après "le triomphe de la révolution", le chanteur entame sa carrière de musicien fonctionnaire. En 1989, invité du Cuarteto Patria d'Eliades Ochoa au Smithsonian Institute de Washington, il interprète pour la première fois "Chan Chan", devenu depuis son titre fétiche, un standard, repris par une multitude de musiciens.

L'Europe le découvre en 1994, aux rencontres Flamenco y Son, organisées à Séville. L'année suivante, au même endroit, une fan française, Claire Hénault, décide d'organiser sa venue à Paris après son passage aux Allumées de Nantes consacrées à La Havane. Le festival n'aura pas lieu, les autorités cubaines, refusant l'idée de débats en présence de dissidents, n'autoriseront pas les artistes à s'y rendre, mais Compay Segundo et ses musiciens (Los Muchachos) se produiront pour la première fois à Paris.

Le chanteur va avoir alors 88 ans. Son histoire d'amour avec la France et sa nouvelle gloire commencent.

"Aujourd'hui, je suis âgé, donc on me demande souvent des conseils, confie-t-il à l'époque, cultivant son image de personnage sympathique et farceur, mais je tiens compte également de ceux que l'on me donne. Tout à l'heure, en rentrant, après le concert, je vais repenser aux conseils que m'aura donnés cette journée. J'essaie toujours de me montrer rigoureux, droit, sans contradictions. Je veux être comme un animal qui traverse l'eau sans avoir mouillé son pelage. Avant de me coucher, je fais systématiquement un bilan. Je récapitule jusqu'au moindre détail et, parce que je n'aime pas me laisser surprendre, je pense à ce que vais faire le jour suivant. Une fois libéré de tout ça, je passe à autre chose... je me consacre à l'amour."

Patrick Labesse

L'Origine du terme World Music

Il est bon de rappeler que le terme générique World Music a été "inventé en Grande-Bretagne afin d'offrir aux producteurs, notamment de musiques caribéenne, une visibilité médiatique et commerciale, par exemple dans les rayons de magasins de disques, en leur dédiant un bac particulier...
Voici un lien vers un article de Wikipédia (en anglais) pour en savoir plus...

Hector Zazou rejoint les mers froides

Ludovic Perrin, Libération
Disparition. Le musicien touche-à-tout, producteur de dizaines de projets world-new age, est mort à 60 ans.
mercredi 10 septembre 2008

Hector Zazou est mort lundi. Dans un mois sortira son dernier projet, In the House of Mirrors, enregistré à Bombay avec des Indiens. Un album minimaliste dans la lignée de ce qu’a pu produire ce musicien activiste en quarante ans.

Situationniste. 
Né le 11 juillet 1948 à Sidi Bel Abbès (Algérie) sous le nom de Pierre Job, Hector Zazou avait amené la radicalité expérimentale sur le terrain populaire, comme la marge tient les pages. Révélé au sein du collectif Barricade en 1969 à Marseille, ce bassiste nourri à Captain Beefheart et Raymond Roussel ambitionne de capter en musique l’esprit situationniste d’époque par une série d’emprunts, de détournements et de foutages de gueule. Mot d’ordre : ne pas sortir de disque avant 2000.
La promesse a été tenue puisqu’ont finalement paru les chutes de Barricade, collectif scindé en deux fragments, Crève vite charogne d’un côté, Roquet et ses Lévriers Basanés de l’autre, avec Hector Zazou et Joseph Racaille. Ensemble, rodés à la manche (Chaussettes noires et Danny Logan au répertoire), ils enregistreront deux albums sous le nom de ZNR, Barricade III et Traité de mécanique populaire. En 1979, Racaille quitte l’appartement communautaire. Et Zazou le suit un an plus tard à Paris. Mais de son côté. «C’était un formidable compositeur et catalyseur, mais qui pouvait avoir un côté chef», se souvient Joseph Racaille, devenu un arrangeur couru (Bashung, Thomas Fersen, Dick Annegarn).
Un trait de caractère qui revient quand on évoque Hector Zazou : organisateur capable de donner sa chance au débutant (Renaud Gabriel Pion, clarinettiste) et de s’entourer de figures arty du moment (David Sylvian, Lisa Germano). Comme ses mouvements disparates, c’était un «personnage difficile à cerner, sachant se faire silencieux et parfois sentencieux, maître d’école. Mais derrière ce caractère fort, il y avait une vraie exigence de projets libérés des visées charts», se rappelle Dominique Dalcan, invité sur le projet Sahara Blue (1992).

Contre-emploi. 
Hector Zazou vient alors d’accéder à la reconnaissance avec Les Nouvelles Polyphonies corses, Victoire de la musique 1992. Ce projet mêlant le piano de Sakamoto aux voix de l’île de Beauté résume l’axe Zazou: «L’idée était de prendre des gens et, comme si leurs racines ne suffisaient pas, de les réinventer en croisant continents et cultures.» Cela se fait chez cet admirateur de Brian Eno, Steve Reich et John Cage, au travers de castings à contre-emploi. Depardieu et John Cale, Khaled et Richard Bohringer, Siouxsie et Björk se retrouvent sur des albums prolongeant le rêve de «musiques nouvelles» que Zazou avait depuis ses premières expériences électroniques au sein de Barricade et ZNR : conjuguer piano à queue et séquenceur, ambient et sons du Maghreb, voix polaires et rythmes africains. Ou l’inverse : synthépop Soft Cell et griot (Zazou-Bikaye). «Les idées lui venaient parfois en studio, poursuit Dalcan. C’était un tchatcheur, capable de vendre un projet sur un pitch. Il embarquait les gens dans sa finalité à lui. Certains en ont bavé, mais c’était formateur. Il ouvrait la tête et l’esprit.»

Jeanne d’Arc. 
Chansons des mers froides clôt en 1995 la trilogie des grands travaux Zazou. Le musicien n’en continue pas moins de varier les genres : album acoustique avec Jane Birkin et Lisa Germano (suivi de son jumeau électronique), relecture des chants sacrés du XIIe siècle en Irlande avec un trio de chanteuses soutenues par le Galicien Carlos Nuñez, Mark Isham et Peter Gabriel, compos pour le Balanescu Quartet, musique sur la Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer, pour finir sur un projet avec le peintre Bernard Cailleau, Quadri+Chromi, en 2006. Tout un éventail qui reflétait la multiplicité inquiète revendiquée par un musicien trop curieux pour s’inscrire dans une ligne.

Les thèmes traditionnels, de l'adaptation au plagiat

Véronique Mortaigne, Le Monde
Samedi 19 avril 2003

Le lion est mort ce soir avait un propriétaire sud-africain, mais la chanson est très certainement née d'un thème traditionnel zoulou, au même titre que Pata Pata ou Malayisha, deux tubes planétaires pourtant crédités au nom de Ragovoy et de l'interprète-adaptatrice Myriam Makeba.

Les frontières entre l'ancien et le moderne sont souvent ténues : ainsi Cheikha Rimitti, la mère du raï algérien, ne décolère-t-elle pas contre les chebs qui se sont largement inspirés de ses thèmes - eux-mêmes puisés dans la tradition rurale de l'Oranais. Khaled, mais aussi la Béninoise Angélique Kidjo, par exemple, ont été mis en cause, parfois injustement, pour avoir plagié de moins illustres. Les procès et polémiques se sont souvent soldés par une histoire de plagié plagiaire.

A qui appartient la tradition ? Les musiques et chansons tombent dans le domaine public soixante-dix ans après la mort des auteurs-compositeurs, toujours mentionnés, même si aucun droit n'est généré. L'histoire des musiques populaires regorge de génies du blues, de la samba, de la rumba, de la soul ou de la trova, morts dans la misère noire, bien que chantés partout. Elle regorge aussi de finachos cueillant les chants dans le patrimoine comme fruits sur arbres. Mais elle se nourrit de l'inspiration argumentée de musiciens tels que l'auteur du Lion.

Ainsi les Rolling Stones ont-ils lorgné sur Willie Dixon, crédité tardivement, ou Bob Dylan sur Charley Patton, pour Time out of Mind. Parfois la bonne foi n'est pas reconnue : la justice n'a pas cru l'auteur de My Sweet Lord, George Harrison, se défendant du plagiat de He's so Fine de Ronald Mack interprété par Les Chiffons, pas plus que Led Zeppelin qui avait signé Whole Lotta Love en 1969, une copie conforme de You Need Love, de Willie Dixon.

LA NOTION DE CRÉATION

La situation n'a fait qu'empirer avec l'apparition de l'échantillonnage par ordinateur. "Dans un monde parfait, la tradition ne devrait être qu'une source d'inspiration", affirmait récemment Daniel Lanois (Le Monde du 18 avril). Pour le musicien et producteur d'origine québécoise, citer ses sources est une nécessité - y compris pour Moby quand il sample le patrimoine américain. Mais où commence la création ?

Entre la mémoire induite et le plagiat, il existe une troisième voie : l'arrangement et l'adaptation. Les sociétés de droits d'auteur ont tendance à bouder l'œuvre du domaine public - son identification est ardue, et elle ne rapporte rien. "Tout dépôt est fait sous responsabilité du créateur, rappelle Christian Binoche, chef du service du répertoire de la Sacem. La Sacem contrôle, au titre du service rendu au sociétaire, s'il s'agit d'une réminiscence -terme généralement employé pour signifier pudiquement un plagiat-, si l'œuvre est originale ou si elle appartient au domaine public." Qui, de l'Afrique du Sud à l'Inde, est trop vaste pour être honnête.

Lorsqu'une œuvre musicale appartient au domaine public, l'article 69 du règlement général de la Sacem stipule qu'au lieu de percevoir l'intégralité des droits d'auteur - comme le font les compositeurs - le "recréateur" percevra une somme équivalente à seulement 1/12 des droits pour le disque et 11/12 pour l'exécution publique. Les règles changent encore avec l'apparition des paroles nouvellement écrites (l'auteur passe à 3/12).

L'opération peut s'avérer fructueuse - les accordéonistes Maurice Larchange et Michel Pruvot ont ainsi accédé au statut d'arrangeurs-adaptateurs en rajoutant un couplet à la Marche des gladiateurs (jouée en ouverture des spectacles de cirque) - ou délicate : en 1998, Alan Stivell avait fustigé Manau qui avait utilisé pour un rap, La Tribu de Dana, son arrangement de Tri Martolod, conçu en 1972 sur un thème du folklore breton. Les Pygmées centrafricains, échantillonnés par Deep Forest en 1993 pour Sweet Lullaby, n'ont rien gagné. L'ethnomusicologue Shima Aaron qui l'avait collecté en avait autorisé l'utilisation, en pensant davantage à la richesse méconnue des polyphonies pygmées qu'à la fortune à venir de Deep Forest.

Philippe Krüm, directeur du label Cinq Planètes et du mensuel gratuit Mondomix Papier, constate que le répertoire "est pillé. Il y a des tas de gens qui cherchent dans les catalogues patrimoniaux de belles mélodies auxquelles ils ne feront jamais référence - partout, de la Corrèze au Zambèze". Il rappelle qu'il avait créé en 1992 avec Jean Rochard (label Nato) un logo - une tortue, symbole du monde chez les Navaros - indiquant le degré d'inspiration dans la tradition "de 2 % à 50 % et l'engagement des auteurs à rétrocéder une partie des droits à la région, à la communauté. Ça n'a jamais marché". La tentation est sans doute trop forte.

Véronique Mortaigne

dimanche 1 février 2009

La Varinette, "le roi des instruments"

Inventée par l'Abbé Varin, la "varinette" est un mirliton plutôt perfectionné car, comme le dit la réclame, "en vocalisant doucement dans la Varinette sans effort ni fatigue, chacun, selon son registre vocal, produit des sons mélodieux qui rappellent ceux du violon, du violoncelle ou de la contrebasse."

Démonstration de Varinette par "Mamie Pop"

Nous avons évoqué la Varinette. Voici de quoi vous faire une idée plus précise des "miracles" qu'elle pouvait accomplir, grâce à ce reportage proto-grolandais (en fait, un extrait du Petit Rapporteur). C'est une dame surnommée "Mamie Pop" qui se livre ici à une brillante démonstration de Varinette, tout en regrettant que la varinette "hélas, on n'en fait plus"... Je crois sincèrement que désormais vous comprendrez mieux pourquoi la réclame la présente comme "le roi des instruments".

Le Mystère (et la confusion) des Voix Bulgares

LE MYSTERE DES VOIX BULGARES
Bulgarie
Musique du Monde
1975

Derrière ce nom poétique se cache le coup de cœur pour les chants polyphoniques bulgares de Marcel Cellier, un ethnomusicologue suisse. Les enregistrements qu'il réalise, à partir de 1975, connaissent un succès international qui dure depuis lors, au gré de nombreuses rééditions. 
S'il y a mystère, il y a aussi confusion, car il ne s'agit pas d'un groupe à proprement parler. Cellier travaille avec plusieurs formations liées au chœur féminin de la Radio-Télévision Bulgare, fondé en 1951 par Philip Koutev : Ensemble Trakia, Ensemble Pirrin... 
Si les traditions bulgares (aux lointaines influences thraces et byzantines) furent longtemps préservées de l'extérieur, elles ont subi une influence interne. Dans les années 50, le régime socialiste crée des ensembles folkloriques dirigés par les meilleurs compositeurs nationaux qui, tout en préservant le timbre et les rythmes si particuliers de ces voix, synthétisent divers folklores et enrichissent leurs harmonies. 
Les chanteuses du Mystère des Voix Bulgares collaborent avec de nombreux artistes internationaux : Ray Lema pour l'Ens. Pirrin, Goran Bregovic sur les B.O. de Arizona Dream ou Underground, pour l'Ens. Koutev (1995), etc.
Un Grammy Award de "Best Traditional Folk Recording" est attribué en 1990 au vol. II du Mystère des Voix Bulgares.

O.C.
Guide Totem des Musiques du Monde (Larousse)


The Best of Le Mystère des Voix Bulgares (2000), Universal
Le Mystere Des Voix Bulgares - Volume IV (1998), Philips Classics/Universal 
Ritual (1994), Elektra-Nonesuch/Warner
Le Mystere Des Voix Bulgares - Volume III (1989), Disques Cellier/Philips
Le Mystere Des Voix Bulgares - Volume II (1988), Disques Cellier/Philips
Le Mystere Des Voix Bulgares - Volume I (1975), Disques Cellier/Philips

Les musiques traditionnelles des régions de France à l’heure de la world music

par Jean-François Dutertre

CHRONIQUES PARUES DANS PLANÈTE MUSIQUES
ENTRE DEUX MONDES

A lire la presse ou bien à compulser les bacs des disquaires, il semblerait que les musiques traditionnelles des régions de France se limitent essentiellement à la Bretagne ou à la Corse. Entre les deux règne un état semi-désertique d’où émergent parfois le Pays basque ou l’Auvergne... La réalité est tout autre : elle est foisonnante de richesses et de diversité mais elle demeure en grande partie occultée.

Retours et émergences
J’ai déjà eu plusieurs fois l’occasion de décrire en détail les pratiques actuelles des différentes traditions des régions de France (voir Les Nouvelles musiques traditionnelles, Paris, Chroniques de l’Afaa, 1997, en collaboration avec Philippe Krümm). Je me limiterai donc, dans ces pages, aux évolutions intervenues depuis 1997, aux faits marquants et aux traits dominants. La vogue des musiques du monde qui a saisi la France depuis plusieurs années semble avoir eu pour effet, entre autres, d’accentuer la fracture entre quelques musiques mises en exergue et chevauchant allègrement la mode — essentiellement la musique bretonne et la chanson traditionnelle corse — et le reste des traditions de l’hexagone qui souffrent d’une manque endémique d’exposition.
Le grand retour de la voix dans l’ensemble des traditions des régions marque la fin des années 90. L’effort de nombreux artistes s’est longtemps porté sur le renouveau des traditions instrumentales, étayé par le résultat des enquêtes menées durant les vingt années précédentes et consolidé par une pratique amateur en pleine ébullition. Vielle et cornemuses du Centre, boha de Gascogne, veuze du sud Bretagne et du bas Poitou, violon d’Auvergne et de Corrèze, cornemuse et hautbois du haut et du bas Languedoc, épinette des Vosges et jusqu’au galoubet-tambourin de Provence et au couple biniou-bombarde de Bretagne : aucun instrument n’a échappé à cette effervescence. Elle continue et les récents développements, par exemple, des pratiques de chabrette en Limousin et de violon dans le Dauphiné sont là pour en témoigner. Mais la place de plus en plus importante que prend le chant dans les productions musicales des différentes régions frappe l’observateur. Le phénomène touche aussi bien des artistes connus avant tout pour leur talent d’instrumentiste que des groupes jusque là essentiellement porteur du renouveau de pratiques instrumentales. La ferveur pour les chants de marins, y compris de la marine de Loire, participe de ce mouvement.
En partie méconnue mais omniprésente sur le terrain, la pratique des danses traditionnelles ne cesse de progresser. Elle a connu un léger reflux à la fin des années 80 mais aujourd’hui, elle s’épanouit partout en France. Les festou noz en Bretagne drainent des milliers de danseurs et occupent des centaines de musiciens — chanteurs, couples de sonneurs et groupes. Le fest noz est d’ailleurs l’activité première des musiciens professionnels. Mais ce phénomène, aujourd’hui bien connu et souvent décrit par les médias, n’est pas unique en France. Ailleurs, il n’est pas de région où il n’y ait quelque part le samedi plusieurs bals — la plupart du temps sous l’appellation de " bal folk " — animés en majorité par des groupes amateurs locaux auxquels se joignent parfois des groupes professionnels spécialisés. On y vient pour le pur plaisir de la danse. On y pratique les répertoires que l’on a appris au sein de la multitude de stages et d’ateliers organisés tout au long de l’année. Des festivals et des rencontres s’y consacrent en partie ou en totalité comme les Rencontres de la danse à Toulouse ou le Grand Bal de l’Europe à Gennetines. Par contre, la pratique professionnelle et de spectacle demeure rare. Le Poitou a connu, par exemple, quelques expériences avec Les Pibolous. Depuis quelque temps, la situation semble évoluer. Des productions nouvelles qui mêlent musique, chant et danse apparaissent maintenant régulièrement. Des chorégraphes commencent à s’intéresser à ce nouveau champ de création. C’est le cas en Bretagne, au Pays basque et plus récemment en Béarn avec la création du spectacle Quate e choès. Conçu par Joan-Francés Tisnèr et le chorégraphe Yves Bernet et sous-titré " concèrt de dança ", il propose une " chorégraphie pour danseurs, joueurs de quilles et chanteurs ".
Face à la puissance de la musique bretonne englobée dans la vague celtique, un arc méditerranéen est en train de se forger. Il se constitue autour de ce nouveau concept artistique dénommé " musiques méditerranéennes ". Le concept s’insère dans une aire géographique de circulation culturelle intense, chargée d’histoire et riche de symboles. D’une rive à l’autre de la mer intérieure, on redécouvre les écheveaux d’influences et d’échanges qui marquent toutes les cultures riveraines. Et cette résurgence s’illustre par des projets mêlant les traditions et les répertoires. Les musiques des régions de France bordant la Méditerranée s’inscrivent dans ce mouvement. Ainsi Miqueù Montanaro peut-il bâtir son projet de Ballade pour une mer qui chante ou le groupe Ulysse — où se retrouvent Eric Montbel, Jean-Pierre Laffitte, Mohamed Madhi et Carlo Rizzo — suivre les courants d’une Méditerranée à mi-chemin entre rêves et traditions. L’ouest et le sud se portent bien, mais ils ne sont pas les seuls si l’on en croît les chiffres de la production discographique. Outre leur sujet immédiat, ces données permettent de mesurer précisément l’état de la production artistique et les obstacles qu’elle rencontre.

Quelques chiffres
Si l’on en croit une étude récente, les musiques traditionnelles de France représentent 19 % de la discographie disponible en musiques du monde d’Europe, lesquelles forment 32 % de l’ensemble disponible en musiques du monde et world music. Lorsque l’on regarde dans le détail la discographie consacrée à la France, on s’aperçoit, certes, que la Bretagne constitue, à elle-seule, 46 % de cette discographie et la Corse 13 %, mais que cette dernière est précédée par l’Alsace (16 %), et l’ensemble Occitanie-Provence (14 %). Ainsi, la vitalité de ces musiques apparaît au grand jour.
Le goût profond du public ne contredit pas cette offre discographique importante puisque selon le sondage réalisé en janvier 1999 par la Sofrès pour le compte de la Sacem, les musiques traditionnelles des régions de France représentaient 4 % des musiques préférées par les personnes interrogées, soit le même score que le jazz. Ce chiffre est à mettre en regard des 7 % du score total de l’ensemble des musiques du monde qui, hormis ces 4 %, se départageaient entre 2 % pour les musiques sud-américaines et 1 % pour le reste du monde. Ce résultat étonnant est confirmé par la réponse à une autre partie du sondage où à la question : " Parmi les types de musiques suivants, lesquels aimeriez-vous entendre plus fréquemment à la radio ? " 27 % des personnes interrogées portaient leur préférence pour les musiques traditionnelles françaises, soit au deuxième rang derrière les variétés françaises et francophones (62 %), devançant la musique classique (25 %) et les autres musiques du monde (19 %).
Cette dernière réponse apporte peut-être une clef essentielle en mettant indirectement l’accent sur le phénomène d’occultation dont souffrent une grande partie de ces musiques. Le constat porte sur les médias, mais il vaut aussi pour la diffusion du spectacle vivant. Ainsi, la vogue actuelle des musiques du monde dans la programmation des salles de spectacles et des centres culturels ne profite guère aux musiques des régions de France, à l’exception des cas de la musique bretonne et de la chanson corse précédemment cités.

La déferlante celtique
Engagé dès les années 40, le renouveau de la musique bretonne s’appuie sur une histoire déjà longue. Ainsi, la Bodadeg Ar Sonerion (BAS), à l’origine de la création des bagadoù, récolte les fruits de près d’un demi-siècle de travail. Elle peut aligner aujourd’hui près de 5 000 sonneurs répartis dans une centaine de bagadoù et bagadigoù. Le phénomène du bagad a dépassé les frontières de la région et certains ensembles collaborent avec des musiciens venus d’horizons parfois lointains. Cette pratique de masse a contribué à populariser le jeu de la bombarde et de la cornemuse. Presque à la même époque, Loeiz Ropars s’attachant à relancer autour de Poullaouen un art vocal responsorial propre à la haute Cornouaille intérieure qu’il désigne, avec d’autres, du nom de kan ha diskan, organise en 1955 le premier fest noz selon le sens où on l’entend aujourd’hui. Le succès est immédiat, il ira grandissant. Très vite, il essaime au-delà de son terroir d’origine et gagne toute la Bretagne et la diaspora aux quatre coins de la France.
Au chanteurs de l’origine, se joignent très vite des couples de sonneurs de biniou et bombarde. A la fin des années 60, le phénomène est rejoint par le " mouvement folk ". Auparavant, Alan Stivell s’était fait connaître avec sa harpe celtique reconstituée par son père. Des chanteurs traditionnels comme Lomig Donniou et Emmanuel Kerjean, les frères Morvan et surtout les soeurs Goadeg sortent de l’ombre et se retrouvent propulsés sur les scènes des grands festivals. Des groupes se forment sur le modèle des folk groups américains, anglais ou irlandais. Il n’était guère de sonneurs sans un tin-whistle au fond de sa musette pour jouer à l’occasion quelque jig ou reel irlandais ou bien quelques autres qui ne se soient frottés au bagpipe écossais. Stivell mêlait au cours d’un même récital, chansons bretonnes — Tri Martolod, déjà —, ballades écossaises ou suites irlandaises. En d’autres termes, la notion de " musique celtique " faisait son apparition médiatique.
La diffusion considérable de la musique irlandaise, l’insertion de la Saint Patrick dans le calendrier festif français, l’aura de groupes comme les Chieftains, la consécration du Festival interceltique de Lorient et l’énorme succès de l’Héritage des Celtes de Dan ar Braz ont contribué à l’essor irrésistible des " musiques celtiques ". Tri Yann et Stivell, après plus de trente ans de carrière, renouent avec le devant de la scène alors que des groupes de rock ou de rap investissent le genre. Ces pionniers, les groupes de festou noz et les chanteurs de gwerziou naviguent maintenant de conserve sur la déferlante celtique avec Matmatah, Armens et Manau.
Au milieu de ces embruns, des formes originales se développent. Les musiques bretonnes sont le lieu privilégié d’alliances inédites et de recherches innovantes. Les liens tissés avec le monde du jazz sont significatifs de ce mouvement. Erik Marchand, après l’expérience en trio avec Thierry Robin et Hameed Khan, s’est associé avec Paolo Fresu et Jacques Pellen pour une démarche jazzifiante et avec le Taraf de Caransebes pour un mélange roumano-breton. Ces derniers temps auront aussi vu la percée du couple formée par la chanteuse Annie Ebrel, au style vocal d’une sublime pureté, et le contrebassiste de jazz Ricardo del Fra. Enfin, la voix bretonne par excellence, Yann-Fañch Kemener, n’a pas hésité à tenter l’aventure avec le pianiste Didier Squiban. Dans une autre direction, Denez Prigent a délaissé les chemins de l’a-capella pour l’expérience techno.
Les répertoires du Pays gallo connaissent aussi un regain considérable qui se portent en grande partie sur la chanson. Ainsi Roland Brou continue ses recherches sur la région nantaise et la presqu’île guérandaise tout en s’adonnant à un style plus rock avec les 4 Jeans. La publication par Le Chasse-Marée d’un double album consacré au ballades et complaintes de haute Bretagne permet de mesurer l’ampleur et la vivacité de la tradition populaire dans cette région. En compagnie de personnalités comme Albert Poulain, des chanteurs émergent tels Mathieu Hamon, magnifique voix du Pays gallo, ou Charles Quimbert. Outre les alliances entre genres musicaux, les métissages se font aussi entre traditions différentes. Les alliances sont proches comme dans l’Occidentale de fanfare qui rassemble dans un même ensemble un bagad breton et une ripataoulère gasconne ou plus lointaines comme pour Carré Manchot rencontrant le groupe guadeloupéen Aki Yo. On peut, dans le même ordre citer le Bagad Men Ha Tan s’associant avec Doudou N’Diaye Rose, voire même le groupe Mugar et son métissage irlando-bretonno-berbère.

Musiques des suds
En vis à vis du monde celtique, une entité musicale sudiste se détache nettement aujourd’hui. L’arc méditerranéen que je décrivais précédemment s’y rattache mais cette entité ne s’y limite pas. Bien entendu, la Corse figure au premier chef, dans cette aire musicale. Il est loin le temps où seuls quelques éditeurs indépendants comme Ricordu proposaient au public les splendeurs des polyphonies corses. Aujourd’hui la paghella s’entend à la radio et les majors ont inscrit les traditions corses à leur catalogue. Voce di Corsica ou A Filetta continuent, entre autres, a représenté le genre mais on assiste maintenant à l’apparition d’une palette plus large de production musicale alors qu’ I Muvrini rassemble des foules considérables. La place des femmes dans la chanson corse s’accentue avec la naissance de Soledonna, groupe issu des Nouvelles polyphonies corses, ou la présence de l’ensemble Anghjula Dea, de Jackie Micaelli et de Mighela Cesari. Enfin l’un des chanteurs de Voce di Corsica, Benedettu Sarrochi et son groupe renoue avec les traditions de violon et de cetera et, par la même occasion, avec l’accompagnement instrumental de la chanson corse. Sur place, des associations comme Tutti in piazza ! ou E voce di u cumume continuent à se dépenser qui, pour les traditions de danse et de violon, qui pour les traditions vocales.
Un axe Marseille-Nice est le cadre d’un intense bouillonnement musical. Le raggamuffin nissard de Nux Vomica, les " polyphonies marseillaises " de Gacha Empega évoluent dans une mouvance où se rejoignent avec Massilia Sound System toutes les formes de poésie populaire urbaine. Michel Bianco et le Corou de Berra poursuivent l’exploration harmonique du répertoire des Alpes méridionales alors que Patrick Vaillant mène à la fois sa carrière de mandoliniste, notamment au sein du Mélonius Quartet et revisite les traditions alpines avec Arco Alpino. Les répertoires de violon du Dauphiné, révélées dans les années 70 par des collectes comme celles de Patrick Mazellier, ont retrouvé la faveur du public et des musiciens avec un groupe comme Drailles. La pratique du galoubet-tambourin, emblématique de la Provence, demeure vivace et connaît même des aventures insolites avec les expériences multiples de Miqueù Montanaro. Jean-Marie Carlotti ou René Sette, quant à eux, explorent les répertoires vocaux de cette région. Le Languedoc-Roussillon est aussi une région des plus vivantes et continue de s’illustrer avec Une Anche passe qui réalise une synthèse harmonieuse entre musiques populaires du Languedoc et jazz. Banda Sagana et bien d’autres perpétuent les traditions de musiques de rue propres à cette région.
Le sud-ouest et les musiques occitanes ne sont pas en reste. Les traditions vocales et instrumentales — notamment le jeu de la cornemuse landaise, la boha — demeurent étroitement imbriqués et font l’objet des recherches sonores les plus poussés. Ténarèze dont les arrangements ciselés — sur du répertoire essentiellement gascon — enchevêtrent vielle à roue électro-acoustique, clarinette, boha, flûtes et violon s’élève aujourd’hui au rang de groupe-phare des musiques " d’en France ". Le trio Cap-nègre accueille le chanteur Pierre Boissière, grand spécialiste du répertoire occitan, et le Duo Bertrand-Jurie souligne l’équilibre de l’accord entre voix et flûte-tambourin. Le virtuose du fifre et de la flûte, Christian Vieussens, revisite avec sa compagnie les ripataoulères de Gascogne et les colore d’une teinte de jazz des mieux venue. Les traditions vocales et polyphoniques des Pyrénées, s’épanouissent en Béarn et au Pays basque. Le dernier disque du chœur basque Oldarra a connu un énorme succès. et s’est même classé dans le Top album hebdomadaire en 97.

Terres du Centre
Les musiques du Centre — Berry, Bourbonnais, Nivernais et Morvan, Auvergne, Limousin — jouissent d’une faveur toute particulière dans le public attaché aux traditions des régions. Des festivals comme Saint-Chartier ont contribué à les faire connaître à travers toute l’Europe. Elles arrivent aujourd’hui à un état de maturité exceptionnel. Emmenées par le Trio Patrick Bouffard et La Chavanée, la musique du Bourbonnais joue un rôle de locomotive et aspirent derrière elle une cohorte de passionnés de la vielle et de la cornemuse. Le dernier disque de La Chavannée réalise un équilibre parfait entre voix, bourdons, tension des jeux de la vielle et de la cornemuse, moelleux de la clarinette et de l’accordéon. Frédéric Paris et Gilles Chabenat avait d’ailleurs montré toute la richesse de l’alliance vielle-clarinette.
Jean Blanchard et Robert Amyot ont en partie délaissé leurs cornemuses pour reprendre le répertoire de la chanson traditionnelle francophone au sein du spectacle Fleur de Terre. Eric Montbel, autre grande figure de la cornemuse, s’est lui-aussi laissé tenter par une programme autour des chansons traditionnelles francophones et occitanophones à thème religieux. baptisé Le Jardin de l’ange, et qu’il a poursuivi avec la chanteuse Sylvie Berger, Renat Jurie et Guy Bertrand. Evelyne Girardon, toujours aussi magistrale, et Roulez Fillettes imbriquent chansons traditionnelles et chansons modernes dans un programme audacieux. Mais la surprise est venue du Duo Panis-Soulette avec l’album La Petite Laurencine, consacré aux chansons du Berry et du Nivernais. Solange Panis, que l’on connaissait déjà par son passage dans Roulez Fillettes, s’y révèle comme l’une des grandes voix féminines actuelles. Sa voix au timbre splendide, chargée d’une émotion contenue s’entrelace dans les motifs répétitifs de la clarinette de Willy Soulette ou se repose sur le grain des bourdons de cornemuse. Il y a là une voie à poursuivre — à creuser — qui rapproche cette expérience de celle tentée par Annie Ebrel et Ricardo del Fra.
Moins connue que la cabrette auvergnate, la chabrette sort peu à peu de l’ombre grâce à l’obstination d’Eric Montbel et d’Olivier Durif. Le disque Chabretaires à Ligoure a révélé l’existence d’une école de chabrette qui s’étend au-delà de son berceau d’origine et possède d’ores et déjà des musiciens de grand talent. L’exposition sur cet instrument, Souffler c’est jouer, organisée par le CRMT Limousin et le musée des ATP a permis au grand public de découvrir les richesses de la facture de chabrette. Le jeu et le répertoire de violon corrézien sont surtout représentés par le Trio Violon qui réunit Jean-Pierre Champeval, Olivier Durif et Jean-François Vrod. Ce même Jean-François Vrod poursuit une carrière de soliste dévolue au violon du massif central comme en témoigne son disque solo sorti chez Cinq Planètes. L’Auvergne dont la musique demeure une des plus vivantes du territoire navigue entre le renouveau de la cabrette, illustrée par un virtuose comme Michel Esbelin, ou de la vielle, brillamment accouplée à l’accordéon par le quatuor Chiens et soufflet et les formes novatrices développées au sein d’un groupe comme Aligot Eléments.

Ailleurs aussi
Hors ces trois grands territoires, les pratiques n’en sont pas moins sont riches. C’est le cas de la Vendée et du Poitou, par exemple. On peut ainsi citer en Vendée, Yole, La Marienne ou encore le Duo Bertrand, ce dernier duo remettant à l’honneur le jeu de la veuze. Le Poitou connaît une pratique intense, irriguée par un puissant réseau associatif et un enseignement d’une rare densité. Un immense répertoire de chanson et une tradition de violon exceptionnelle sont les traits dominants d’une riche tradition par trop méconnue du grand public. Le groupe Buff’ Grôl et le duo Benoit Gerbigny-Christian Pacher en constituent le fer de lance mais on ne saurait ignorer la floraison de groupes et de musiciens que l’on découvre parfois au gré d’un projet thématique.
Comme l’enquête de Zone Franche l’a montrée (cf. pus haut), l’Alsace connaît une importante production discographique. On y trouve un peu de tout et notamment les réalisations de groupes comme Au gré des vents, Kitteké, Zipfelkapp, La Rue des dentelles ou encore Daniel Muringer. En Lorraine, le jeu de l’épinette des Vosges porté par des solistes comme Christophe Tousssaint et Jean Ribouillault, retrouve de la vigueur. En Bourgogne, les pratiques se partagent entre Bresse et Morvan. Si le Morvan demeure l’un des fiefs de la vielle, c’est aussi le corpus de chansons traditionnelles de cette région et du Nivernais et particulièrement la collecte d’Achille Millien, qui jouit des faveurs de très nombreux chanteurs et groupes. Ce constat s’inscrit dans le grand retour de la chanson que je signalais au début. Marée de Paradis, en Normandie, étend maintenant à l’ensemble de la côte normande, un répertoire de chants de marins dédié à l’origine aux traditions du Pays de Caux. On trouve encore dans le Nord, Blootland pour la chanson flamande, Cric Crac Compagnie et son mélange curieux d’objets sonores et d’instruments traditionnels...

D’un siècle à l’autre
Ce tour d’horizon — qui n’a même pas l’ambition d’être complet — démontre la variété et la richesse des musiques traditionnelles des régions de France. Plus le temps passe et plus les modèles des musiques traditionnelles s’éloignent. Les anciennes traditions populaires ont jeté leurs derniers feux sur cette fin de XXième siècle qui a vu disparaître la civilisation paysanne, dernier dépositaire de cette culture. Les instruments, les répertoires et les techniques subsistent. Le résultat des collectes et des enquêtes constitue un fonds impressionnant disséminé dans toutes les régions. Ce fonds demande un travail minutieux et scrupuleux de conservation et de description afin que les sources deviennent accessibles en permanence à tous et irriguent une pratique sans cesse renouvelée.
La conservation et la transmission du patrimoine ne sont pas qu’une affaire d’archives, elle est aussi affaire d’hommes. Qu’on me permette, pour conclure, d’évoquer ici un souvenir personnel. Il a trait au violoneux auvergnat Antoine Chabrier. La musique de violon du Massif central est, pour moi, indissociable d’un long après-midi de 1973, passé en compagnie de ce paysan du Cantal. Indissociable de l’image de sa ferme isolée, du tableau qui égrenait toutes les campagnes de 14-18 dont il avait échappé par miracle et du violon, blanc de colophane, qui témoignait que ce violoneux de quatre-vingts ans repassait chaque jour la totalité de son répertoire au fil de sa mémoire. Indissociable surtout du désir inexprimé mais si palpable qu’il avait de transmettre cette musique à ceux qui venaient ainsi troubler sa solitude. Une fois transcrite, cette musique peut se réduire à peu de choses : des mélodies simples et répétitives, le piment d’un mode de sol dans une bourrée... Pourtant le charme opère et semble sourdre de cette simplicité. Mais surtout l’essentiel réside dans le style, dans cette part intranscriptible de la musique qui n’est pas que façon de faire mais aussi façon d’être.
Aujourd’hui, toutes les expériences, toutes les aventures, toutes les alliances et tous les métissages sont possibles avec ces musiques, voire souhaitables car c’est aussi l’essence de la vie, mais à la condition de préserver ce filigrane qui les distingue. Dans le même temps, toute tentation de les confiner dans l’étude ou dans la perpétuation immuable les voue à la mort. La diversité des formes traditionnelles en France est sans doute unique en Europe, mais leur persistance et leur évolution sont tributaires des inflexions que les artistes — qu’ils soient amateurs ou professionnels, compositeurs ou chorégraphes, danseurs, chanteurs ou musiciens — sauront leur donner. Ainsi, l’avenir des musiques et des danses traditionnelles des régions de France repose sur la capacité des artistes à emprunter la voie de la création et sur les moyens qu’on saura leur confier pour s’y engager.

Jean-François Dutertre
©iRMA 2000 - MàJ 20/12/2000