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dimanche 1 février 2009

Nick Gold, prospecteur des sons du monde

Patrick Labesse, Le Monde
Mardi 26 novembre 2002

Le directeur de la maison de disques britannique World Circuit, qui produisit l'album "Buena Vista Social Club", tente de tirer de l'oubli le groupe sénégalais Orchestra Baobab.

Ce qui frappe d'emblée, c'est la vivacité du regard, du geste, de la parole. Nerveux, Nick Gold, patron de la compagnie phonographique britannique World Circuit et producteur comblé de l'album Buena Vista Social Club ? Non, bouillonnant plutôt. Débordant d'une fébrilité enthousiaste, comme un gosse en train de déballer ses cadeaux quand il jette un Sil sur les épreuves de la pochette du prochain disque du chanteur cubain Ibrahim Ferrer. Excité quand il parcourt la presse française racontant l'histoire du groupe sénégalais Orchestra Baobab, dont les astucieux mélanges afro-cubains faisaient l'unanimité au Sénégal dans les années 1970 Nick Gold leur doit sa découverte de la musique cubaine (le disque Pirates Choiceen 1982) et vient de produire leur nouvel album, ! Specialist in All Styles. "Je lis assez systématiquement les articles concernant les artistes avec lesquels je travaille. Certains parfois m'agacent." Pourquoi la presse américaine a-t-elle ainsi systématiquement occulté le nom du Cubain Juan de Marcos Gonzalez, directeur artistique de Buena Vista Social Club, mettant toujours en avant le musicien Ry Cooder ?

Lorsqu'il arrive dans un appartement inconnu, comme en cet après-midi de novembre au cœur de Paris, Nick Gold réfrène sa curiosité de découvrir l'endroit où son hôte cache ses trésors, ses livres, ses disques. Lui-même entrepose sa discothèque "des milliers d'albums vinyle"  pour une grande part au grenier, gardant à portée de main ceux qu'il estime essentiels : les enregistrements du pianiste Jelly Roll Morton effectués par l'archiviste et musicologue Alan Lomax en 1938 à la Bibliothèque du Congrès ; l'album de Ruben Gonzalez et Moussolou, de la Malienne Oumou Sangaré, deux objets de fierté parmi la cinquantaine d'albums au catalogue de World Circuit.

Avant d'aborder l'Afrique et Cuba, les terrains de jeux favoris de Nick Gold depuis qu'il est patron de maison de disques, sa culture musicale s'est nourrie de blues et de jazz. "Je travaillais à Mole Jazz, à King's Cross." Le souvenir le fait sourire. Une boutique londonienne étroite et tout en longueur, "avec tous ces types alignés, collés contre les bacs et silencieux, ça ressemblait à des toilettes pour mecs". Auparavant, il s'était lancé dans des études d'histoire africaine à Brighton, interrompues par une envie soudaine de larguer les amarres et de s'ouvrir au monde. "J'étais jeune, je m'ennuyais, j'avais besoin de me changer les idées, de liberté."

L'échappée belle passera par Israël, l'Egypte, le Soudan... Mais pourquoi avoir choisi l'histoire africaine ? "Parce que lorsque vous vous inscrivez en histoire et que pendant trois mois on ne vous parle que de l'arrivée des Normands en Angleterre, ça devient très vite ennuyeux. J'ai donc changé d'option." Son approche de l'Afrique passera aussi par Things Fall Apart, le best-seller, paru en 1958, de l'auteur nigérian Chinua Achebe, qui se vendra à plus de 2 millions d'exemplaires (l'ouvrage a été traduit en France en 1973 sous le titre Le monde s'effondre, éd. Présence africaine). Un livre sur les effets pervers de la colonisation et qui " parle du début de l'esclavage. Je l'ai lu parce que c'était très branché de le lire, mais en fait il m'a ouvert les yeux sur une culture dont je me suis ! senti proche". Inévitablement arrive la musique. Des disques de high-life, de rumba congolaise apportés à la faculté par des étudiants africains.

LA PERSONNALITÉ DES MUSICIENS

En 1987, Nick Gold rejoint des amis organisateurs de concerts, à l'occasion faiseurs de disques. L'aventure World Circuit commence. "J'ai publié des albums de musiciens du Soudan qu'ils avaient enregistrés, comme Abdel Aziz El Mubarak, Abdel Gadir Salim, également de la musique du Kenya, le trompettiste algérien Bellemou Messaoud..." Sa première production importante sera un album avec le chanteur et guitariste malien Ali Farka Touré. "Quand je suis allé le chercher à l'aéroport d'Heathrow, j'ai été complètement bluffé par son aisance, sa confiance. Il arrivait directement de son village, et pourtant paraissait très détendu alors que c'était la première fois qu'il venait seul en Europe." L'album sera enregistré en deux heures, sans faux pas ni tâtonnements. Là encore, l'homme l'a impressionné. Ali ! Farka Touré permettra au modeste label britannique d'obtenir son premier Grammy Award en 1995, avec Talking Timbuktu, enregistré avec Ry Cooder. Le deuxième récompensera Buena Vista Social Club. Un succès phénoménal pas loin de 7 millions d'albums vendus dans le monde "auquel on ne s'attendait pas, même si pendant l'enregistrement, c'était clair qu'il y avait quelque chose de fantastique en train de se passer. Ce n'est pas uniquement la musique qui a fait le succès de ce disque, c'est également la personnalité des musiciens". Des individus dont l'histoire, l'humanité ont touché grâce à la version cinématographique tournée par Wim Wenders.

Est-il plus compliqué, pour un producteur de disques, de travailler avec Cuba qu'avec d'autres pays ? "C'est l'une des expériences les plus simples et les plus faciles que j'ai eues. Les musiciens sont d'un professionnalisme exemplaire ; quant aux autorités, je n'ai jamais eu de problèmes bureaucratiques, tout a été facilité par Juan de Marcos Gonzalez." Si pour World Circuit, beaucoup de choses ont changé après Buena Vista Social Club (la petite entreprise est passée de trois à treize salariés et a emménagé dans des bureaux neufs), celle des musiciens et chanteurs cubains de ce projet a été complètement bouleversée.

Donner une seconde vie à des artistes oubliés, leur ouvrir le champ des possibles, les faire basculer dans une autre ère, n'est-ce pas le rôle le plus difficile à assumer ? "C'est un poids, effectivement, sans vouloir être condescendant. Quand on va dans les villages, dans les familles et que l'on se rend compte du nombre de personnes dont la vie dépend de l'artiste avec qui l'on travaille, cela suscite des interrogations."

Patrick Labesse

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Biographie
1961 Naissance à Londres.
1987 Rencontre Ali Farka Touré.
1992 Premier voyage à Cuba.
1996 Enregistrement de "Buena Vista Social Club".
2002 Album "Specialist In All Styles" d'Orchestra Baobab.