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dimanche 1 février 2009

Les racines du futur : interview exclusive de Richard Bona


Bassiste virtuose que s'arrachent les plus grandes pointures de la scène jazz internationale, le Camerounais Richard Bona cherche avant tout à tracer sa propre voie, à la confluence de ses racines et de ses rencontres. Ce retour vers ses racines est ce qui lui permet de projeter la musique africaine dans le futur, hybride et d'une rare fluidité. Désinvolte et plein d'humour, s'il n'était pas musicien, Bona aurait sans doute pu devenir un grand comique tant il prend le temps de parler, raconter anecdotes et blagues lors de ses concerts.
De Minta, son village camerounais, à New-York, en passant par Douala et Paris, itinéraire d'un garçon surdoué. Laissons la parole à ce bavard.

Quels ont été tes débuts au cameroun ?
Quand j'avais 3 ans, les musiciens de mon grand-père sont venus répéter dans notre cour. Je les ai écouté toute la journée, notamment celui qui jouait le balafon, sans manger ni pleurer (petit, j'étais un grand pleureur). Mon grand-père l'a dit à ma mère et m'a construit un balafon. Mes premiers instruments sont le balafon et les percussions. 
Un jour, des musiciens sont passés au village. L'un d'entre eux avait une guitare, c'était la 1ère fois que j'en voyais, car il n'y en avait pas au village. Quand ils sont repartis, j'en ai fabriqué une, à 12 cordes, avec des cables de frein de vélo. Mais j'avais un problème d'accordage. Ce n'est qu'à la troisième expérience que j'ai eu une guitare qui commence à être à peu près bien. J'avais inventé mon accordage, en pentatonique, qui correspondait à ce que je jouais déjà bien au balafon. Après, quand je suis arrivé en ville, il m'a fallu tout réapprendre avec l'accordage standard que tout le monde utilise. 
Adolescent, je jouais du bikutsi et du makossa dans les bals pour faire danser les gens. J'ai eu la chance inouïe d'accompagner les précurseurs de ces rythmes. Comme je commençais à me faire connaître, on me parle de quelqu'un qui ouvrait un club de jazz. On ne savait pas du tout ce qu'était le jazz. Le propriétaire du club, un grand collectionneur de jazz, m'a invité chez lui pour me faire connaître le jazz et que je puisse en jouer. Il m'a dit "prend n'importe quel album". Le 1er disque que j'ai mis sur la platine, c'était Jaco Pastorius. Et j'ai décidé de jouer de la basse. C'est devenu une part de moi-même. Ce qui m'a plu sur la basse et avec Jaco, c'est la mélodie, plus que le côté rytmique. Avoir le grave du son et le transformer en une mélodie. La mélodie et le rythme sont mes deux partenaires dans la musique. Après, au Cameroun, j'avais fait le tour, je suis venu à Paris, début 90. J'y suis resté jusqu'en 95 puis j'ai émigré aux Etats-Unis où je suis encore maintenant.

En concert, tu disais être lassé des acrobaties, de ce côté virtuose, technique de l'instrument.
Je n'en suis pas vraiment lassé. Mais je veux plus toucher à l'émotion. Et c'est aussi revenir à la musique avec laquelle j'ai grandi. C'est prendre mes racines au Cameroun en empruntant toutes les expériences que j'ai vécu pour faire ma musique à moi. Aux Etats-Unis, dans les magazines de jazz, ils rendent le jazz très blanc et nient ses racines. What is jazz ? Il y a 50 ans, c'était un truc de joie, une celebration of life, maintenant c'est trop triste. Ils le rendent très hip, avec cette façon européenne de rendre un truc très élégant (pas pour les pauvres). Alors que "jazz", ça veut dire "merde". "Musique de merde", c'est comme ça qu'on l'appelait avant. Ma musique, c'est une celebration of life. J'ai envie qu'en l'écoutant on soit joyeux le matin, quand on se lève et pas qu'on se demande si l'accord est diminué. Je veux rester toute ma vie dans cette lumière. Je veux que ma musique soit une musique de rue, soit pour tout le monde. Qui a dit que je suis musicien de jazz ? Je suis musicien, un point c'est tout. Je suis le musicien du peuple, je suis le musicien de tout le monde : du Breton, de l'Asiatique, que je joue avec Tito Puente, Cecil Taylor ou Alanis Morissette. Je change de registre, je suis un caméléon. J'aime bien me nourrir, m'adapter. Tu ne peux pas rentrer dans des catégories. World music, c'est pareil. C'est un truc de marché, pour vendre les albums : jazz, rock, hip-hop, world… It's just music. Après la musique, y'a plus de musique : c'est le business qui commence.
Musicien de jazz, qu'est-ce que ça veut dire ? Quand t'écoutes Paco de Lucia, il te touche. C'est ça le pouvoir de la musique. J'ai écouté un accordéoniste serbe dernièrement, incroyable. C'est comme un gift qui vient du ciel, c'est plus que de la musique, c'est la vie. Si on ne rend pas le jazz créatif, bientôt il sera history, c'est la faute à ceux qui veulent définir le jazz. Aujourd'hui, il y a des mélanges partout alors faut arrêter ce truc. Tu peux respirer, aller ailleurs t'inspirer. Il se passe des trucs juste au coin de ta rue et faut aller y voir. Car celui qui peut le plus t'apprendre c'est celui qui vient d'une culture différente. Qu'est-ce qu'il va m'apprendre le type de mon village ? Tout ce qu'il connaît je connais. Au moins, en Roumanie ou au Bangladesh ou n'importe où, j'ai tout à apprendre…
Maintenant, on a aussi un devoir en tant qu'Africain : montrer notre musique et faire connaître notre culture. Il ne faut pas oublier que toutes les musiques qui font des cartons ont toujours emprunté à la musique africaine. Aujourd'hui, ces rythmes qui marchent ne sont pas étrangers à l'Afrique. Faites marche arrière, allez voir ce que ces gens jouaient déjà il y a 30 ou 40 ans. Aujourd'hui, tous les rythmes "tchipitom-tchipitom" sont des rythmes africains. Et ce n'est qu'une facette de la musique africaine, 10% à peine. Rien que le rythme, il est tellement complexe qu'il est inexplicable. Moi, je ne peux pas l'expliquer à quelqu'un. Tu dois le sentir, ça n'a rien d'arrogant mais je sais que si quelqu'un n'est pas né là, s'il n'a pas mangé cette nourriture et grandi là, il ne peut pas la jouer, je le sais. La musique vient aussi du langage parlé. Il y a encore beaucoup de secrets, même pour moi qui suis africain. Dans le rythme, la mélodie. Je sais ce qu'est la technique et je vois, quand j'enseigne dans des écoles aux Etats-Unis, que tu peux apprendre des choses aux gens mais qu'il y a une certaine limite. Quelque chose devient injouable ici. Mais j'apprécie vachement que les gens s'intéressent aux rythmes indiens, africains, etc. C'est génial. Et, believe me, il y a encore beaucoup de chose à découvrir dans cette musique et si les gens s'y intéressent un peu plus, il y a encore beaucoup de choses à apprendre. Duke Ellington l'avait dit il y a très longtemps déjà : le rythme africain et sa complexité sont hors-norme. Il est d'une telle précision, d'une telle justesse, d'une telle organisation même s'il semble désorganisé. J'ai envie d'explorer cette musique, en utilisant mon expérience européenne, américaine et tous les gens que je rencontre. New York, c'est génial pour ça, j'ai joué avec des musiciens des horizons les plus différents, dans le hip-hop, beaucoup d'artistes dans le jazz, des latinos, free jazz etc. C'est ça la musique, je n'ai pas envie de m'enfermer dans un truc et je ne veux pas non plus qu'on m'enferme. L'important, c'est ce que tu penses de toi. L'opinion des autres sur moi ? I don't give a fuck ! Mon opinion, c'est quand je prend ma guitare et que je commence à jouer. Dieu, la musique, le respect et puis voilà.

Olivier Cathus
Cultures en Mouvement n°38 ( juin 2001)