dimanche 1 février 2009

World Wide Bled (1 & 2)

World Wide Bled - Oriental mix (1er volet)

A l’observation de l’actualité musicale, force est de reconnaître qu'il est très souvent question de mélange des genres, de panaché d'influences, de métissages… De mosaïques et de fusions. Sans jouer les devins à l'esbrouffe, que seront les musiques de ce XXIe siècle naissant ? Ce qui est certain, c'est que des étiquettes vont valser, des genres établis passer à la moulinette et que des rythmes urbains vont venir secouer des formes traditionnelles. Que sur l'atlas géo-musicologique, les frontières entre les styles musicaux seront plus floues. 

Le front le plus agité est là où s'entrechevauchent la world-music et la techno, la bouillonnante zone orientale des musiques électros-ethnos, l'ethnotek dirons-nous pour reprendre le nom de soirées parisiennes, agitatrices de cette zone. Marshall McLuhan annonçait l'orientalisation du monde, nul doute que son global village est devenu un global bled, ou la globale médina de quelque mégalopole, où les musiques traditionnelles résonnent sur des boucles rythmiques programmées, où le chant des origines s'échappe d'un haut-parleur, et où les tontons du bled et les mamas de la médina virent électros. Avant de consacrer, à l'occasion du nouvel album de Talvin Singh, un 2ème volet aux musiciens originaires d'Inde ou du Pakistan, évoquons les musiques maghrébines de quelques agités du glocal. 

À commencer par U-cef, surnommé le "Talvin Singh d'Afrique du Nord" par la presse anglaise. Ce Millenium sera-t-il halal ? Un Halalium ? C'est en tout cas ce qu'il affirme avec le titre de son album (Apartment 22). Ce Marocain bourlingueur, installé à Londres après avoir vécu à Paris et New-York, réussit la rencontre des musiques marocaines et des rythmiques drum'n bass. Adoptant la même démarche que Talvin Singh, il mêle musiciens et samples sur ses boucles, le chœur des femmes de Tagazoot y croise des bribes de rap, en français, en arabe et en anglais. Il nous explique sa manière de faire : "Si tu sais comment l'utiliser, la drum'n bass peut marcher partout. Le plus dur, c'est sur les rythmes ternaires. J'ai essayé avec les chants des femmes de Tagazoot, sur des rythmes ternaires et même plus complexes, sur des 7, sur des 5. Je n'ai pris que les voix et je les ai utilisé sur un rythme de drum'n bass. C'est une exception, avec aussi un morceau qui s'appelle "HalalMonK", où je joue les castagnettes, les karkabous, et qui est ternaire, et ça marche. Ca dépend où tu te places. Tu peux très bien te placer au mauvais endroit comme tu peux trouver le bon". Mais l'intérêt du travail de U-cef dépasse largement l'art de caler ses beats. Il donne une riche texture à sa musique par un travail sur le son lui-même et en élargissant ses influences : "les influences, c'est ouvert, universel. Pour moi, l'imporant, c'est le son, si tu as une idée et que ça marche, tu la gardes. Il y a de tout : de l'électronique, des samples, des platines, n'importe quoi… Même les bruits de feedback, de distorsion peuvent être utilisés, ça dépend comment ça sonne. Il faut essayer : c'est expérimental et très très large". Loin d'être juste une collection de rythmiques qui arrachent, Halalium nous offre de vrais morceaux, aussi envoûtants que certains produits locaux.

Autre réussite dans la même veine, celle de Digital Bled, d'ailleurs programmé le même soir que U-cef lors du dernier festival des Belles Nuits du Ramadan. Emmené par DJ Pedro (parisien d'origine portugaise), Digital Bled conduit sa Caravana (Columbia) à l'allure nonchalante du pas d'un dromadaire. Sur fond de breakbeats, les samples d'instrumentaux et de chants traditionnels, auxquels se mêlent parfois un berimbau brésilien, une basse ou un saxo, nous conduisent vers une paisible oasis sonore où il fait bon flaner.

Comment, enfin, ne pas évoquer le Made in Medina (Barclay) de Rachid Taha ? Depuis "La Rhoromanie", refusant d'être une icône générationnelle et communautaire et d'endosser ce carcan de notoriété, il n'a de cesse de tracer sa voie en franc-tireur. Soutenu par l'Anglais Steve Hillage à la production, il s'aventure depuis longtemps en territoires techno-électros, met du rock dans le chaâbi, enregistre une rythmique funky à la Nouvelle-Orléans, rajoute des percussions orientales enivrantes, collabore avec Femi Kuti sur un titre, et chante toujours l'émotion plutôt que le joli. Plus proche du raï trad' des cheikhattes que de celui policé des jeunes frérots Faudel et Farès, Rachid Taha se retrouve toujours là où ça gratte, ça rape et ça arrache. La médina étend ses ruelles tentaculaires sur le monde, le bled couvre la planète, world wide bled.

Olivier Cathus
Cultures en Mouvement n°35 ( mars 2001)


Passage à tablas : Oriental mix (2ème volet)

Le monde marche à l'envers quand abondent les compiles de buddha-bars branchés, avec DJ-résident surfant sur la vague ethno-électro, que l'on achète sur le nom du lieu plutôt que celui des artistes y figurant ! Ultime avatar du DJ-grenouille voulant se faire plus grosse que le bœuf (a.k.a. jam-session), alors qu'il n'est que la grenouille-baromètre qui indique la tendance et le design sonore de son époque, l’oriental mix. Question : du bar lounge où il fait bon être avachi chic au canapé du salon, le bobo devient-il bobeauf' ? 

Si ces musiques indo-électros se glissent dans l’intervalle du snob, c'est bien parce qu'il existe derrière une vraie scène musicale et une très abondante production discographique. À tel point que pour dégager du lot les artistes réellement créatifs, un sérieux tri s’impose : superficialité de DJs en vogue, faiblesse de productions world, Realworld en tête, qui après s’être pris les pieds dans ses nappes de synthés dans les années 80, essaie vainement de gonfler par implants de breakbeats un son qui demeure désespérément « fesses plates », vétérans sur le retour comme Bally Sagoo dont le lourd Bollywood Flashback II (M10) a pris rides et gras…

Pour trier, filons sur l’axe Londres-Bombay, après avoir laissé le Maghreb (de notre 1er volet « World Wide Bled ») en empruntant le pont qu’ont tendu les deux fers de lance de cette génération, Talvin Singh et Nitin Sawhney. Le 1er a produit les Musiciens de Jajouka de Bachir Attar, greffant sa patte sur les rythmiques ancestrales, en alternance avec des plages trad'. Nitin Sawhney, lui, vient de produire le tiers réussi du nouveau Cheb Mami et l'invite en retour sur son album Prophecy, pour un titre où l'influence commune du flamenco fait liant. 
Si au début des années 90, Singh et Sawhney forment ensemble le Tihai Trio, leur musique a depuis pris des voies différentes. Talvin Singh s'attache à explorer les mélanges de musiques indiennes et de sons électroniques sur fond de rythmiques drum'n bass, avec une égale virtuosité dans les 2 domaines, tandis que Nitin Sawhney œuvre à une hybridation plus large. Après Ok, Ha (Island) confirme que Talvin Singh, s'il déclare avec quelque arrogance réaliser la synthèse de l'Orient et de l'Occident, du passé et du futur, demeure concentré sur les rythmes où ses tablas se mêlent aux percussions électroniques. Après "The World is sound" de Ok, "The Beat goes on" résume cette fois-ci le thème de Ha. Le très réussi Signs (Outcaste/PIAS) de Badmarsh & Shri s'inscrit dans la même veine, tablas et breakbeats confrontés, et ajoute la question essentielle : « Do you know where you're drumming from ? » Où (en) sommes-nous entre les racines accommodées, l'influence même simplement mythique du bled, et la culture urbaine d'aujourd'hui sur son socle de mondialité ? Plus trivialement world music ou ethno-techno ? Pour ceux-ci, c’est dans les bacs de musiques électroniques qu’il faut chercher. 

Quelle rôle joue la tradition dans ces musiques ? Alors que sur un ton solennel, Rizwan et Muazzam Ali Khan, neveux du grand Nusrat Fateh, me déclaraient voici quelques mois : « on ne mélange pas le qawwali avec de la musique moderne. La tradition ne change pas. Si nous collaborons avec d’autres musiciens, ce sont des performances solo, pas du qawwali », pourquoi leur nouvel album « moderne » People’s colony N°1 (Realworld) est-il crédité à Rizwan & Muazzam Qawwali / Temple of Sound ? Belle incohérence. Même chez ces gardiens du temple, tombés dans la marmite à la naissance, on est dans le flou. Par contre, la charmante Susheela Raman, si elle a étudié le chant carnatique, précise que son agréable Salt Rain (Virgin) est né d’une réelle collaboration entre des musiciens de cultures différentes. Ce n’est pas une superposition (a posteriori ou non) de boum boums sur des couleurs ethniques. Ceux-là, c’est au rayon world qu’ils sont rangés !

Côté racines, plus influentes encore que la musique classique traditionnelle, comment oublier les musiques de films de Bombay-Bollywood. Symbole de la génération actuelle élevée en Grande-Bretagne, le label Outcaste, outre ses artistes novateurs à retrouver sur The First Five Years (PIAS), publie des compilations de beats « bollywoodiens » pour faire connaître ce riche patrimoine. La présence d’orchestres de cordes sur de nombreuses productions témoigne également de cette influence (même Björk a enregistré avec les Bombay Strings).

Pour finir, le magnifique Prophecy (V2) de Nitin Sawhney. Ici, on s’approche déjà de la vision prospective de David Toop, dans son passionnant essai Ocean of Sound (Ed. Kargo) : « la musique du futur hybridera quasi certainement les hybrides à tel point que l’idée même de source identifiable deviendra un anachronisme ». Certes, les racines indiennes sont encore identifiables mais elles se fondent par une écriture pop dans un format plus « accessible ». Sawhney, comme par exemple Massive Attack, a su développer un son riche en même temps qu’un sens de l’espace laissant toute leur place aux voix. La qualité et la variété de ces voix est d’ailleurs un des charmes de l’album : une chorale d’enfants sud-africaine, Cheb Mami donc, Eska Mtungwazi, Natacha Atlas, Terry Callier, la brésilienne Nina Miranda, des résonnances du chant éthéré du label 4AD, etc. La pop du monde, que Sawhney préfère appeler « Universal blues », connaît un sacré passage à tablas. 

Olivier Cathus
Cultures en Mouvement n°40 ( septembre 2001)


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