
Les multiples rencontres de deux traditions savantes
Jeudi 12 juin 2003
(LE MONDE)
On connaît la photo de pochette du célèbre disque West Meets East ("l'Occident rencontre l'Orient") du violoniste britannique Yehudi Menuhin (1916-1999), assis en lotus devant le maître du sitar, son ami Ravi Shankar. La tunique de Menuhin, la position de son violon, tenue à l'orientale, le tapis, tout cela sent son époque : 1967.
Une époque qui vit aussi Ravi Shankar jouer devant "des gamins défoncés" ou devant "des gens barbus et chevelus, qui sentaient le patchouli et la marijuana", ainsi qu'il le confiait récemment à aden, le supplément hebdomadaire du Monde.
Aussi, Ravi Shankar, après quelques expériences fumeuses (dont Woodstock) l'ayant mêlé aux artistes passablement excités du mouvement pop, trouva-t-il une écoute plus conforme à la sagesse de ses idéaux et principes auprès des musiciens de tradition savante occidentale. Menuhin, qui avait découvert le yoga en 1951 et trouvé en Inde son maître en ce domaine, B. K. S. Iyengar, fut le premier des concertistes classiques à lui tendre la main. Il disait de Shankar : "Son génie et son humanité ne peuvent être comparés qu'à ceux de Mozart."
Puis ce furent le tour du violoncelliste russe Mstislav Rostropovitch, un curieux tous azimuts, puis d'une autre star internationale, le flûtiste français Jean-Pierre Rampal. Zubin Mehta et André Previn, deux chefs d'orchestre enclins aux "fusions" stylistiques, dirigèrent des œuvres concertantes écrites par Shankar pour son propre instrument, le sitar.
Ces expériences auront marqué une époque plutôt que l'histoire de la musique : ces œuvres ne sont quasiment jamais jouées et leur ton kitsch ne favorise ni l'accès à la musique classique indienne ni celui à la musique classique occidentale.
L'accomplissement de la fusion Orient-Occident s'est de toute évidence réalisé du côté des musiques "alternatives". Pourtant, on ne peut dire que les musiques indienne (et, de manière générale, les musiques extra-européennes) et occidentale n'ont rien à échanger : les modes, les tempéraments, les figures mélismatiques du chant orné occidental, depuis le Moyen Age jusqu'à l'époque baroque, trouvent beaucoup d'équivalences dans certaines pratiques musicales indiennes.
Quelques interprètes ont voulu la rencontre de ces mondes, mus non pas par une volonté de marketing du type "Palestrina le Corse", "Vivaldi l'Irlandais" ou "Mozart l'Egyptien", mais bien par des considérations musicales organiques : l'été 2002, au Festival de l'abbaye de Sénanque (Vaucluse), une très étonnante expérience de "Nuit de la voix" avait mis en commun, entre autres, les pratiques vocales de la grande chanteuse de l'Inde du Sud Aruna Saïram et du ténor français Dominique Vellard, spécialiste de la musique médiévale occidentale (Le Monde du 25 juillet 2002).
Sans la moindre concession aux facilités de la world music ou du "cross over", le résultat de cette confrontation d'affinités avait bouleversé la nef pleine de la sublime abbaye de Sénanque, comme il avait bouleversé les acheteurs de leur enregistrement des Chants dévotionnels de l'Inde du Sud et de l'Europe médiévale (1 CD Virgin Classics).
PROCHE DE LA TRANSE
Dans le domaine de la musique écrite savante occidentale, beaucoup de compositeurs se sont laissé influencer par une Inde mythique ou réelle. Maurice Delage (1879- 1961), par exemple, élève et intime de Ravel, qui fit le voyage en 1912 et collecta des impressions sonores retranscrites dans ses Quatre poèmes hindous (1912-1913) avec une précision qui autorise l'authentification de la source.
Il faut aussi noter en ce domaine l'importance du musicien romain Giacinto Scelsi (1905-1988), qui révérait Bouddha et s'est maintes fois référé, dans sa musique souvent proche de la transe, aux textes et aux attitudes indiennes.
Mais le plus méconnu de tous, et le plus fascinant probablement parmi les compositeurs à avoir mêlé les deux traditions, est l'Anglo-Indien Kaikhosru Shapurji Sorabji (1892-1988), une personnalité recluse et énigmatique (en bien des points comparable à Scelsi) qui considérait la composition et l'interprétation musicales comme un rite sacré.
Ses pièces "courtes" pour piano solo, aux titres évocateurs, comme Le Jardin parfumé (1923), peuvent occuper une partie entière de récital ; Opus clavicembalisticum (1929-1930) dure, comme d'autres de ses composition pour le piano ou l'orgue, plus de quatre heures.
Ce sont des manières de ragas infinis et hypnotiques, dont la complexité tient autant à l'influence de l'art du tissage de tapis, à une polyphonie de mélismes extrêmement intriqués qu'à une conception quasi érotique de la musique.
Renaud Machar
Le Monde
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