mardi 29 mai 2012

Le Grésillement et l'universalité de l'effet-mirliton

La musique et le bruit entretiennent des rapports complexes et contradictoires. Si le dictionnaire (Encyclopédie Hachette, 1990) donne comme définition du bruit : "n.m. Son confus, non musical; assemblage de sons discordants", il ne faut pas se laisser impressionner et affirmer qu'au contraire, il arrive que le bruit soit musical. Cela aussi bien dans le champ expérimental contemporain, par exemple chez Russolo ou Varèse, que dans le champ des musiques populaires, qu'elles soient traditionnelles ou urbaines, acoustiques ou amplifiées. En effet, la notion de "bruit" renvoie aussi bien au volume qu'aux timbres et au son lui-même. Nous aurons donc l'occasion au cours de l'année de consacrer plusieurs cours à ces différents aspects.

Nous allons consacrer la première partie de cette approche du bruit à la question du grésillement, illustré notamment par le son du balafon...


Si ça grésille, vous cherchez la "panne". Mais parfois il arrive que l'effet soit délibéré.

Le grillon grésille, normal...

Les appareils électriques grésillent, problème...

Les enceintes grésillent, problème...

Les vinyles grésillent... C'est un peu de leur charme. C'est même très poétique quand on imagine que ce sont des braises qui crépitent. Ne manque plus que la peau de bête devant la cheminée et la bonne compagnie...

La guitare grésille... mais frise-t-elle ?

Le balafon, le berimbau, le guembri grésillent aussi, mais c'est fait exprès.

1. Le Grésillement comme problème technique : un parasite à éliminer

Si l'on fait une recherche sur Google, la quasi-totalité des résultats concerne le grésillement en tant que problème technique. On tombe sur des forums où les malheureuses victimes du grésillement d'un de leurs appareils viennent solliciter les bons tuyaux de bonnes âmes compétentes et compatissantes, le tout dans une prose souvent fâchée avec le français conventionnel.

Ainsi un certain jackbauer06 expose-t-il ses gros soucis :

"Salut, g un problème depuis peu, g mes enceintes qui grisillent du côté gauche, et ca commence à devenir gênant. 
G aussi essayer de raccorder mon ampli Home cinéma dessus et ca me fait pareil !! 
Est ce que cela vient de la carte son ? C'est une carte d'origine "REALTECK AC97" et voici ma config SON : 
1 connecteur stéréo sur le quel est connecté : 
- 2 hauts parleur du PC = 1 cable 
- 1 cable vers mon ampli home cinéma 
...tout ceci à l'aide d'un jack."

Quant à NomadX, lui, il a "un nouveau problème qui date de longtemps" (sic) :

"Gresillement de haut parleur
Salut.
Bin voila mon nouveau probleme qui date de longtemps.
J'ai une vielle mini-chaine et je pouvais pas l'exploiter avec mon pc donc j'ai acheté un adaptateur jack/rca et j'ai branché les deux haut-parleur a ma carte son. Masi le son etait vraiment faible. Donc je l'ai branché sur la prise jack d'un autre haut parleur pour pouvoir augmenter le volume. Le son monte assez haut mais il est pas net quand il est presque a fond. Et le vrai probleme c'est que ca gresille quand je met le volume moyennement fort. Le haut parleur fait 5w et 8 ohm.
Si vous connaissez ce qui pourait arranger ca............"

Un certain MasterM, qui passait par le forum, fait mine de s'intéresser :

"Re : Gresillement de haut parleur
Je suis pas sûr d'avoir tout compris, tu as branché tes enceintes de chaine Hi-Fi sur la carte son de ton PC, c'est ça ?
Tes enceintes sont elles en plastique ?"

Si vous connaissez les réponses à ces problèmes, ce n'est pourtant pas dans les évaluations de mon cours qu'elles vous seront utiles. En effet, rappelons qu'il s'agit d'esthétique du son, la notion d'esthétique appartient au domaine du sensible et échappe donc, par conséquent, au mesurable et au quantifiable.

Quand on passe aux forums de guitaristes, là encore des soucis... Un guitariste débutant entend "un bruit qui est aaaagaçant : un grésillement" mais, hélas pour lui, il habite loin du magasin :

"Bonjour tout le monde,
J'ai commencé la guitare il y a un peu plus de 3 semaines et ça va, je m'améliore de façon normale et régulière. J'ai commencé par apprendre les accords majeurs puis mineurs. Puis me suis attaqué à des morceaux simples type intro de Paint it black. Par contre, depuis une semaine je cherche à faire des chansons qui fait utiliser toutes les cordes ou presque, et pas une seule. Donc je suis avec ma guitare, j'essaie de commencer par m'entraîner à enchainer des accords simples. Puis là, j'entends un bruit qui est aaaagaçant : une grésillement. J'ai passé l'étape de "j'appuie pas assez fort sur els cordes". Ce n'est pas le même grisillement. Il arrive que quand je joue sur els cordes en métal, les 3 plus graves(les autres étant en nylon), et il persiste même quand je joue sans mettre mes mains sur le manche !! On me dit que les problèmes de son sur guitare arrivent rarement. Mais là en es-ce vraiment ?"

Ce à quoi, un participant ("Localisation: Mulhouse (68)"), qui veut se donner des airs d'être familier de l'instrument, lui dit que sa guitare "frise" :

"En fait ta guitare frise, c'est un problème qui peut etre plus ou moins normal sur une guitare,Il faut qu'il ne sentendent pas lorsque tu es branche s'il s'agit d'une électrique, es tu sur que ta guitare soit correctement reglée?"

Il précise que cela peut être normal (du domaine du sensible ?) et qu'il vaudrait mieux que notre débutant commence par vérifier son instrument. Il est vite contredit par un autre guitar hero alsacien ("Localisation: Strasbourg (67, France)"), (peut-être en raison d'une vieille rivalité entre Haut et Bas-Rhin ?) qui propose :

"Eh non, c'est pas un frisouillement !
Enfin, je crois pas.
D'après la description du problème, c'est le bout des cordes graves qui touche la table au niveau du chevalet !!
Vérifie ça et donne-nous des nouvelles"

Notre guitariste débutant semble d'accord avec cette seconde remarque:

"Trsè bien, moi aussi je pense que ce sont les cordes qui vibrent au niveau des premières frettes ce qui crée ce grésillement. Un seul problème : je ne sais pas comment vérifier quoique ce soit. Je ne sais pas à quoi ressemblerait une guitare normale, avec des cordes bien placées. Et puis le magasin est loin de chez moi. Quelqu'un sait comment faire ?"

Mais il n'est pas plus avancé qu'au début de sa requête, le magasin est loin et il ne sait déjà pas à quoi "ressemblerait une guitare normale, avec des cordes bien placées" (re-sic).

On pourrait ainsi passer des heures à surfer dans la bonne humeur sur ces forums, nous en serions toujours au même point : le grésillement est un parasite qu'il faut éliminer. Et dans les cas cités, précisons : à juste titre..

Mais si le grésillement est ici à ranger dans la catégorie des bruits parasites, ailleurs il pourra être, à l'inverse, un gage de qualité.

2. Le balafon et la recherche du grésillement

Pour rester sur les forums, cette recherche du grésillement pourra se traduire par une véritable quête : trouver des "opercules d'oothèques" (sic) :

"Je cherche pour un ami qui restaure des balafons des opercules (membranes) de cocons (oothèques) d'araignées (Afrique, Madagascar).
Pour Madagascar en particulier je cherche la localisation et des informations précises sur l'éventuelle collecte de ces opercules.
Il s'agit de la membrane d'un diametre d'environ 2,5 à 3 cm, gris blanc qui ferme le nid des araignées".

Voyons donc le rapport existant entre les araignées et le grésillement.

Comme le rappelle Konomba Traoré, musicien et ethno-musicologue du Burkina Faso : "un balafon qui ne grésille pas n'est pas un bon balafon. Les graves doivent surtout bien grésiller". (Il précise même l'importance de ces sons : "le registre de la basse doit être assez accentué. Ses sons doivent être lourds. On dit que le bon balafon est celui dont le registre de la basse parle bien, c’est-à -dire "murmure sourdement", pénètre le corps jusqu’à faire en sorte que les intestins bougent dans le ventre").

Commençons par rappeler que le balafon est un xylophone, originaire d'Afrique, appartenant à la catégorie des idiophones (un "idiophone est un instrument dont le matériau lui-même produit le son lors d'un impact, soit par un instrument extérieur (comme une baguette), soit par une autre partie de l'instrument lui-même", source Wikipédia).
Le balafon est un élément central de la riche tradition mandingue, il symbolise aussi une forme d'harmonie sociale inter-générationnelle, les graves correspondant aux anciens et les aigus aux plus jeunes, avec, au milieu, dans les médiums, les adultes chargés d'assurer la liaison.

L'instrument est constitué d'une structure de bois sur laquelle sont fixées des lames, et sous lesquelles des calebasses font office de caisses de résonance. Ces calebasses sont percées de trous et le grésillement recherché provient de membranes qui recouvrent ces trous et vibrent.

Traditionnellement, ces membranes sont ces opercules d'oothèques d'araignées, si recherchées par les puristes, ou des ailes de chauves-souris. Mais aujourd'hui, on se contente souvent de papier à cigarette ou d'une feuille de plastique. Et ce sont ces membranes qui doivent grésiller avec la résonance. Cette sonorité est ce qu'on appelle l' effet mirliton.

C'est justement là qu'il faut chercher la qualité d'un balafon, Gert Kilian, percussionniste allemand, spécialiste de l'instrument en témoigne : "Il faut qu'il sonne ! Et il sonne quand quelques conditions élémentaires sont remplies : la qualité du bois, la justesse de la taille de chaque calebasse par rapport à la lame qu'elle doit faire résonner, la solidité du cadre, la suspension des calebasses - et l'effet "mirliton" qui fait "grésiller" les notes et qui est à la base du son typique du balafon - sans cette sonorité, le balafon devient un xylophone africain."

La remarque mérite d'être soulignée car si indéniablement le balafon est un xylophone puisqu'il est en bois (xylos = bois, en grec), sa sonorité se distingue de son équivalent occidental qui, lui, est supposé ne pas grésiller mais, au contraire, avoir un son clair.

Pour rester dans la métaphore végétale, nous pourrions donc dire que le grésillement n'est ici pas un parasite mais un épiphyte. En effet, en botanique, les végétaux épiphytes "se fixent sur d'autres et se bornent à prendre un appui à leur surface, sans puiser en eux leur nourriture. Ce terme est opposé à celui de parasite qui désigne les plantes fixées sur d'autres plantes et empruntant pour vivre une partie de leur sève. Ainsi le gui, la cuscute sont parasites; les lichens, les mousses, certaines orchidées sont épiphytes" (source Wikipédia). La membrane provoquant l'effet mirliton est ainsi épiphyte.

3. L'universalité de l'effet mirliton

Si aujourd'hui, le mirliton ou, son équivalent, le kazoo semblent restreints au champ du jouet d'enfant, il faut insister sur son universalité.

André Schaeffner, le grand ethno-musicologue, a souvent rappelé que dans nombre le traditions musicales, le son est amené à "porter un masque", c'est-à-dire à être brouillé, sali, transformé, comme dans le cas de l'effet mirliton.

On peut voir là les traces des origines religieuses de l'art. L'effet mirliton, par exemple, se retrouve de façon universelle, et on retrouve des témoignages de son existence dès l'Antiquité. La voix notamment a utilisé une grande quantité de techniques et de moyens pour se donner des airs surnaturels, inquiétants, indispensables dans un cadre rituel.

C'est également le même principe d'effet mirliton qui a souvent été utilisé pour confectionner les appeaux que les chasseurs utilisent pour imiter et attirer les animaux.

Dans son ouvrage de référence, Origine des Instruments de Musique - Introduction ethnologique à l'histoire de la musique instrumentale, Schaeffner nous offre de multiples exemples où, de par le monde, on retrouve la trace de ce type de procédé et d'effet recherché. Ainsi, la flûte bishur des Mongols chevrote, ou plus exactement, citant l'ouvrage du Père Joseph van Oost, La Musique chez les Mongols des Urdus (pp. 358-396), fait entendre "un zézaiement produit par une petite membrane collée sur un trou supplémentaire pratiqué en dessous de l'embouchure. Les instrumentistes ne recherchent pas un son perlé, comme nos flûtistes européens, mais suivant la méthode chinoise qui consiste à couler les sons, à les fondre, on cherche à obtenir du flou, du louré", il s'agit bien d'un effet mirliton.

Schaeffner cite également l'explorateur Savorgnan de Brazza ayant, en 1876, assisté à une cérémonie fan (une ethnie présente principalement dans l'actuel Gabon) au cours de laquelle une sorte de choryphée "se bouche une narine et garde enfoncé dans l'autre un roseau fermé par une de ces pellicules où les araignées tiennent leurs œufs : ce mirliton étrange donne un son nasillard avec lequel il colore son rôle" (Savorgnan de Brazza, Voyages dans l'Ouest africain, pp. 318-319, cité par Schaeffner p. 21). Schaeffner poursuit : "ce mirliton nasal que le lieutenant Avelot dénomme abègne n'est pas le seul instrument de ce genre chez les mêmes Fan : ailleurs, le choryphée porte, planté dans une de ses narines, un morceau de corne (éfame) qui prête "à sa voix un son nasillard et lointain ayant quelque chose de mystérieux" (Avelot, La Musique chez les Pahouins, p. 287).

Il cite encore le nyastaranga hindou, qui va plus loin encore : "il se substitue totalement à la voix. Ayant toutes les apparences d'une simple trompette en cuivre, il se pose, seul ou par paire, non pas sur les lèvres mais sur la gorge du musicien; l'embouchure percée de huit ou neuf petits trous est recouverte d'une légère membrane faite d'un fragment de cocon d'araignée et qui vibre sous les respirations fortes ou sous les fredonnements du porteur de nyastaranga. Il s'agit en quelque sorte d'un chant à bouche fermée, mais qui n'est rendu aubible que grâce à l'apposition d'un sintrument sur la gorge" (pp. 21-22).

Mais, quelle que soit la technique, et outre la fréquente utilisation des opercules de cocons d'araignée, ce que souligne Schaeffner, en s'appuyant sur les recherches du Professeur Sachs dans Geist und Werden der Musikinstrumente (1929), c'est que "la déformation de timbre par le mirliton est pour le chant ou la déclamation ce que le masque est pour la danse". A savoir, le son produit permet d'être un Autre. On voit l'importance que cela peut avoir dans le cadre d'une cérémonie rituelle, comme nous l'avons dit plus haut. Par exemple, on pourra considérer dès lors que c'est la voix d'un esprit, d'un ancêtre, d'une divinité, etc... qui se fera entendre par le biais du mirliton. Nous touchons bien là à quelque chose de plus essentiel que le simple jouet d'enfant auquel la tradition occidentale a désormais cantonné le mirliton.

4. Le piano à pouces "tradi-moderne" : le grésillement et la distorsion

Comme nous venons de le voir, il n'y a pas que le balafon qui grésille. Un autre idiophone caractéristique des musiques africaines possède très souvent cette caractéristique, il s'agit du piano à pouces. Selon les régions, il sera nommé sanza (Centrafrique), likembe (Congo), budongo, mbila, mbira (Zimbabwe), mangambeu (Cameroun), kondi (Sierra Leone), karimba ou kalimba (Ouganda).

Constitué de lamelles fixé sur une caisse de résonance, on lui adjoint souvent des sonnailles : par exemple, des anneaux de métal entourant les lamelles. Ce sont ces sonnailles qui vibrent et grésillent quand on joue sur les lames.

Un des sons les plus radicaux a être apparu ces dernières années me semble sans conteste le son tradi-moderne de Kinshasa, il repose justement sur ces pianos à pouces, ici des likembés. C'est au producteur belge Vincent Kenis, associé au label Crammed Discs, que l'on doit cette découverte. Fasciné par cette approche à la fois traditionnelle et moderne, il est parti en République Démocratique du Congo, à la recherche du groupe Konono n°1, qu'il avait entendu lors d'un programme radio bien des années plus tôt. La musique est traditionnelle dans le sens où elle s'adresse aux ancêtres. Mais les musiciens vivant au cœur de Kinshasa, ils pensèrent que le bruit de la ville couvrait le son de leur musique et que, donc, les ancêtres ne pouvaient plus les entendre. Ils décidèrent donc d'amplifier avec les moyens du bord leurs instruments, en particulier les likembés. Ces installations de fortune produisirent un certain volume sonore, certes, mais aussi, et on peut s'en douter, une grosse distorsion.

C'est justement cette conjonction de grésillement acoustique et de distorsion qui fascina Vincent Kenis et donna naissance à la série d'albums Congotronics où l'on retrouve, outre Konono n°1, d'autres groupes développant une approche similaire du son. A signaler que Björk aussi a craqué sur le son tradi-moderne puisque Konono n°1 a participé à certains titres de son album Volta, ainsi qu'à certaines dates de la tournée (à l'issue de cette collaboration, ils ont dit d'elle que c'était une "gentille fille").

Pour conclure, d'un mot, on constate donc que l'esthétique du son développée dans les artistes évoqués ici répond à des critères bien différents de ceux auxquels la musique classique occidentale s'est attachée. Le grésillement est ainsi riche d'une fonction symbolique et n'est donc en rien ce parasite que l'on devrait éliminer.

La démonstration par l'image et le son que Konono n°1 et leurs compères tradi-modernes possèdent un groove terrible, malgré une amplification version "Article 15", faite à base de récup'. La distorsion sur les likembés, des percussions de bric et de broc pour un son qui déchire :


Tout aussi hallucinante et hypnotique que celle de Konono n°1, la performance de Basokin (également présent sur le Congotronics 2). Gare à la transe...


5. Quand Codona transgressait les codes esthétiques d'ECM...

On pourrait présenter "Mumakata" de Codona par une énigme : quel est le point commun entre tous les instruments présents sur ce titre ? Comme indice, je vous dirais seulement que certains ne verraient dans cette caractéristique commune qu'un défaut à corriger. Pour cette raison, rarement un morceau publié par ECM aura à ce point été en rupture frontale avec l'esthétique très marquée du label... Je vous laisse écouter avant de dévoiler la réponse.


Codona est un trio que Don Cherry formait avec Collin Walcott et Naná Vasconcelos. Un nom construit à partir de la première syllabe de leurs prénoms : Co-Do-Na. Ensemble, entre 1979 et 1983, ils ont enregistré trois albums. Cette trilogie aux albums simplement intitulés Codona 1, Codona 2 et Codona 3, fait partie des réussites indémodables de ECM. Elle vient d'ailleurs d'être rééditée en coffret il y a deux ans.

Initié par Collin Walcott, Codona est une véritable rencontre entre trois grands musiciens, au point qu'elle sonne comme une évidence alors qu'ensemble, ils inventent une musique, certes baignée d'influences variées, qui ne ressemble à aucune autre. Il est d'ailleurs probable que le trio aurait poursuivi son aventure commune si Collin Walcott n'avait pas trouvé la mort, en 1984, dans un accident de voiture alors qu'il tournait en Allemagne.

Sur ce projet comme dans leurs carrières respectives, Collin Walcott, Don Cherry et Naná Vasconcelos conjuguaient le langage du jazz aux musiques du Monde à une époque où le terme de world music n'était pas encore entré dans l'usage. Et d'ailleurs leur musique n'aurait jamais pu être associée à de la world. Ils jouent du jazz, improvisent. En les écoutant, on sent la spontanéité, la connivence, le plaisir, la complicité qui les unit. Leur musique possède des vertus à la fois apaisantes et euphorisantes, c'est dire la qualité de cet élixir !

Notre trio est composé de multi-instrumentistes brillants qui utilisent des instruments plutôt inhabituels dans le jazz. Ancien élève de Ravi Shankar, Collin Walcott joue bien entendu du sitar, des tablas, mais aussi du dulcimer et de la sanza. Naná Vasconcelos est aux percussions et au berimbau. Quant à Don Cherry, il joue bien sûr de la trompette mais aussi du n'goni.

Ce premier album est composé de longues pièces où l'influence indienne est la plus manifeste, d'un medley "Colemanwonder" mêlant deux titres d'Ornette Coleman à un de Stevie Wonder, et donc de ce titre plus afro qu'est "Mumakata". Le rythme s'y emballe et où personne n'est en reste. Redoutable. 

Ceci posé, quelle est la particularité commune des instruments de "Mumakata" ?

Tous les instruments... grésillent. Sur "Mumakata", alors qu'ils chantent tous les trois, Collin Walcott joue de la sanza, Don Cherry du doussou n'goni et Naná Vasconcelos est diabolique sur son berimbau.


On peut alors s'interroger sur la démarche de nos trois brillants compères, visait-elle à prendre le contre-pied des codes esthétiques prônés par Manfred Eicher ? Apôtre d'un son clair et froid, il décrivait celui d'ECM comme "le plus beau après le silence". En troublant le son avec ce festival de grésillements, ont-ils cherché à titiller leur hôte ou, simplement, à lui offrir un peu de la chaleur afro qui manquait à son catalogue ?

6. Une inspiration pour les groupes contemporains...

La liste serait longue des musiciens ayant littéralement flashé sur le son de Konono n°1 et ses likembés distordus, mais on pourrait également prendre l'exemple d'un groupe français, plus précisément nantais, où le balafon est l'élément central, Tribeqa.

Interrogé par 90bpm.net, le leader explique comment il en est venu au balafon... L'entretien en intégralité ici.

Josselin Quentin : "C’est d’abord du à mon parcours. J’ai un parcours de percussionniste : le xylophone et puis le vibraphone. C’est un instrument qu’on joue à quatre baguettes en jazz. Et puis j’ai rencontré, il y a quinze ans, Harouna Dembele qui était le chef batteur des Yelemba. On a sympathisé puis, un jour, je lui ai demandé si on pouvait faire un vibraphone-balafon. Alors, il a donné ça à son constructeur et ainsi, il m’a fait un balafon chromatique, une sorte de création qui n’existait pas beaucoup à l’époque et qui, maintenant, commence à se développer un petit peu dans le côté africain, notamment sur Paris, avec des batuka. Par contre, je suis le seul à jouer à quatre baguettes, c’est-à-dire à la méthode européenne, façon vibraphone, quoi. Je venais de recevoir mon balafon, c’était la fin du Karré MagiK, le groupe de hip-hop où je faisais du vibraphone, et j’ai décidé de monter un groupe en partie instrumental : Tribeqa… Voilà pour l’histoire. Après, on est parti sur les compositions, qui ont toutes été faites autour de cet instrument, de sa couleur propre".


Quant à Congopunq, un projet parallèle de Cyril Ateef, également moitié de Bumcello et longtemps batteur de M, sa musique est clairement et explicitement inspiré de Konono n°1...

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